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21/01/2011

« La principale revendication du peuple tunisien est que le parti de Ben Ali dégage »

Lucien Itah 

Comment les Tunisiens réagissent-ils aux premières annonces gouvernementales ? Quelles sont leurs aspirations concernant la construction d’un avenir démocratique ? Pour Tarek Ben Hiba, président de la Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives, le peuple veut avant tout que le RCD, parti de Ben Ali, disparaisse et « restitue tout ce qu’il a volé ». Entretien.
Photo : © FTCR. Manifestation de soutien au peuple tunisien, Paris, le 15 janvier 2011.

Basta ! : Le gouvernement tunisien a multiplié les arrestations de membres de la famille Ben Ali. Est-ce que cela répond aux exigences du mouvement « révolutionnaire » tunisien ?
Tarek Ben Hiba [1] : Oui, certainement. Le peuple veut tourner la page, il veut faire le ménage. Il veut que tous les éléments de l’ancien régime disparaissent, notamment tout ce qui a trait à la corruption et au despotisme. Ces personnes arrêtées ont des comptes à rendre parce qu’elles ont mis la Tunisie en coupe réglée. Elles doivent être arrêtées et jugées.
Bien sûr, ce n’est pas du tout suffisant. La révolution en Tunisie, c’est que le peuple a récupéré sa liberté de parole ! Il va pouvoir parler de ses problèmes et s’organiser pour y répondre. Et les gens ne veulent plus remiser cette liberté de parole. Le peuple manifeste depuis cinq ou six jours pour dire « RCD dégage » ! Il sait le poids qu’a le RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique, le parti de Ben Ali, ndlr) dans la vie tunisienne : il est partout. La principale revendication du peuple est que le RCD dégage : qu’il dégage du gouvernement, qu’il dégage de l’administration, des entreprises, des lycées… Qu’il restitue tout ce qu’il a volé, et qu’il cesse de mettre la main sur la société.
Le RCD a radié de ses rangs Ben Ali et six de ses collaborateurs. Le président par intérim, Foued Mebazaa, et le Premier ministre ont renoncé à leurs fonctions au sein du RCD. Ils ont annoncé une séparation totale entre le RCD et l’État. Cela n’est pas suffisant pour vous ?
Tous les ministres ont démissionné du RCD. Mais ce n’est pas suffisant. Je fais de la politique et je connais la capacité des politiques à user de belles formules lorsqu’il s’agit de prendre des décisions qui ne leur plaisent pas... Alors il faut des faits ! Bien sûr, qu’ils aient démissionné du RCD va dans le bon sens. Mais quelle est désormais la relation entre le RCD et les ministres démissionnaires ? Je ne sais pas. Le RCD est toujours là, toujours présent. Il faut par exemple que les cellules professionnelles du RCD soient interdites : le RCD est le seul parti à avoir un droit de présence dans les entreprises. Il n’y a pas de raison ! Maintenant que la démocratie se met en place, on ne va pas ouvrir douze ou quinze cellules partisanes différentes dans les entreprises, ça n’aurait pas de sens.
Ce n’est donc pas un signe de changement que d’anciens représentants du RCD, qui en auraient démissionné, soient maintenus au pouvoir ?
Apparemment non. En tout cas, ça ne suffit pas aux Tunisiens. D’ailleurs, le ministre de l’Intérieur a eu des propos malheureux sur la révolution, il a un peu critiqué ce qui s’est passé. Personne n’a vérifié encore que le nouveau Directeur de la sûreté qui a été nommé n’est pas sur la liste des tortionnaires. Sur tous ces choix, il faut que le peuple puisse donner son avis. Que dans tous les ministères, des collectifs puissent vérifier le passé des personnes nommées à des postes à responsabilité. L’enjeu est de mener une « dé-RCDisation » réelle, concrète ! On ne peut pas se contenter d’annonces à la télé, y compris si on a des partis amis qui avalent ça. Ça ne suffit pas. Il faut des actes. Et des actes vérifiés par le peuple. Parce que les choses bougent vite.
Trois partis politiques de « l’opposition non légale » – Tunisie verte (écologiste), le Parti socialiste de gauche et le Parti du travail patriotique et démocratique tunisien – viennent d’être reconnus. Faut-il reconnaître l’ensemble des partis d’opposition qui étaient considérés comme illégaux jusqu’à présent ?
Absolument. À commencer par le mouvement islamiste Ennahda, le Parti communiste ouvrier de Tunisie (PCOT, d’obédience marxiste) et le Congrès pour la République (CPR, de Moncef Marzouki). Tous les trois jouent un rôle extrêmement positif. Et puis, il faut aussi reconnaître immédiatement toutes les associations démocratiques, de toutes obédiences, qui ont toujours dénoncé le régime de Ben Ali : le Courant national tunisien (CNP), les associations de droits de l’homme – y compris les deux associations islamistes des droits de l’homme – les collectifs contre la torture de Nasraoui, les juges,... Toutes ces associations qui ont joué un petit rôle de lumière pendant l’obscurité. Cela inclut le mouvement islamiste Ennahda, qui participait au mouvement du 18 octobre 2005, pour le respect des droits politiques et humains du peuple tunisien [2]. Par ailleurs, Ennahda a apporté des réponses aux questionnements des forces progressistes sur la liberté de conscience, les rapports hommes-femmes, la question de la démocratie. Et les réponses données étaient satisfaisantes.
Une alliance des forces de l’opposition démocratique et du parti islamiste Ennahda est-elle souhaitable ?
De mon point de vue, elle est souhaitable et envisageable. Du moins durant la période de transition. Après, le peuple choisira qui il souhaitera. Mais en ce moment, on a besoin de regrouper tout le monde, toute l’opposition, toute la vraie opposition. Dont Ennahda, et le Parti communiste ouvrier de Tunisie (PCOT), le Congrès pour la République (CPR), ainsi que les associations de droits de l’Homme et de lutte pour la démocratie. Ils doivent pouvoir jouer un rôle actif pendant cette période de transition.
Propos recueillis par Lucien Itah
Pour en savoir plus : Le site de la FTCR

Notes

[1] Président de la Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives (FTCR), organisation basée en France, qui a joué un rôle actif pour promouvoir les luttes de l’opposition tunisienne à la dictature de Ben Ali. Tarek Ben Hiba est également ancien conseiller régional d’Île-de-France, du groupe Communiste-Alternatives citoyennes-Républicains
[2] Appel lancé en 2005 par des représentants d’associations de la société civile et de partis politiques, qui ont décidé d’entreprendre une grève illimitée de la faim à compter du mardi 18 octobre 2005, pour refuser l’arbitraire et exiger le respect des droits politiques et humains du peuple tunisien. Source

http://www.bastamag.net/article1386.html

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