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18/02/2010

Images de la police : deux siècles de fantasmes ?

Jean-Marc BERLIÈRE

"Il faut que ce que l’on appelle la police soit une chose bien terrible disait plaisamment Madame de ... puisque les Anglais aiment mieux les voleurs et que les Turcs aiment mieux la peste".

(S.-R-.N. Chamfort, Maximes, pensées, caractères et anecdotes, 1796).

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Si le fonctionnaire, le « bureaucrate », le « rond de cuir » et tous les employés de l’administration –« fainéants, payés à ne rien faire, budgétivores », n’ont jamais joui en France -pas plus au XIXe siècle qu’au XXe- d’une image positive, que dire des policiers ? [1]

Depuis les « agents du guet » et autres « argousins », et aussi loin que l’on remonte dans le temps, il semble bien que les agents de la force publique quels que soient les noms dont on les désignait, n’ont jamais suscité que réprobation et critique de la part de la population. Le vocabulaire argotique, la chanson, les adages populaires, la littérature, la presse témoignent abondamment de ce discrédit général et historique. Des « informateurs » de M. de Mouchy - qui auraient donné naissance aux noires figures des « mouches » puis du « mouchard »- aux qualificatifs peu flatteurs dont sont affublés les policiers dans le langage populaire –« vaches », « cognes », « bourres, bourriques, bourrins » et autres « roussins »- l’unanimité semble régner. Il n’est pas jusqu’au roman et la littérature qui n’aient contribué -à travers quelques personnages comme Vautrin ou Javert- à la construction d’une image fort peu gratifiante. L’iconographie -la caricature en tant que telle bien sûr, mais aussi la simple illustration- ont grossi et accentué le trait, au point que l’on trouve dans les représentations de policiers une unité et une continuité peu communes : quelle que soit l’époque, les mêmes traits et les mêmes charges persistent des « sergots » de Jules Vallès aux « fascistes en chemise bleu » de NTM. Quels thèmes, quelles critiques, quels mythes ces images véhiculent-elles depuis le XIXe siècle ? Quels sentiments, quelles visions de la police traduisent-elles ? Quels sont les origines et les ressorts de cette permanence ? Ne peut-on pas toutefois distinguer une évolution, des ruptures ? Le roman policier, les séries policières de la télévision [2], le cinéma ont-ils pas nuancé, modifié une image qui reste largement dominée par des stéréotypes ?

I. Du ridicule à la peur

Depuis deux siècles, l’iconographie, pas plus que la littérature, ne flatte une corporation dont on dénonce d’abord les traits ridicules sans doute parce que l’on accepte mal l’ordre qu’elle est supposée faire respecter.

1.1 la police qui fait rire

« Je déclare que rien n’est plus néfaste pour la police que l’obligation d’embaucher les sous-officiers de carrière (...). Et ceci pour trois raisons au moins : c’est que les sous-officiers apportent à leur nouvelle carrière trois vertus qui n’y trouvent point d’utilisation, à savoir : l’insolence, l’habitude de la noce, et la paresse. Le militaire habitué à avoir raison pour la seule raison que sa manche porte des dorures, offre, avec des airs avantageux, un ton cassant, qui, déplorable chez un garde, rend impossible l’exercice du métier d’inspecteur. Le garde qui a dix ans de grade de sergent parlera au public comme à des conscrits ; l’agent de police judiciaire qui a rempli pendant toute sa jeunesse les honorables fonctions de sergent-concierge ou de portier-consigne, aura subi une déformation morale par ankylose qui le rend impropre aux souplesses de l’enquête et de la filature. Le militaire a, quelquefois, des habitudes d’intempérance et de galanterie économique qui font partie du genre cavalier, mais qui cadrent mal avec ses nouvelles fonction. Enfin et par dessus tout l’armée est l’école de la paresse, de la paresse intellectuelle tout au moins et de l’irresponsabilité : c’est tout le contraire de ce qui est exigible d’un policier. Un homme qui, pendant dix ans de sa vie a eu pour devise : " Ne rien faire, s’en f... et rendre compte", doit rester où il est et ne pas encombrer une carrière où il faut avant tout de l’initiative, de l’audace et de la décision. » [3]

A en croire l’essentiel des représentations, paresse [4], inefficacité, inintelligence, intempérance, impolitesse caractériseraient le policier tout autant qu’un style amphigourique légendaire et un physique caractéristique. Un recrutement essentiellement militaire explique en effet, une apparence, un vocabulaire, un comportement qui prêtent à rire autant que des habitudes d’intempérance solidement ancrées.

C’est d’abord l’apparence physique, l’uniforme, les accessoires de la fonction qui caractérisent le policier. Les attributs les plus prégnants ont évolué avec le temps : haut de forme de Javert ou chapeau mou de Maigret, redingote de Corentin ou gabardine du commissaire Bourrel pour les policiers en civil, bicorne, képi, sabre, moustaches, bâton blanc, sifflet, pèlerine, souliers à clous - les fameux derbys fabriqués par la maison Godillot- pour les sergents de ville ou les gardiens de la paix étaient les accessoires qui à eux seuls suffisaient pour définir la qualité et la fonction de policier. Leur apparition ou leur évolution permettent d’ailleurs de dater avec sûreté et précision les représentations. Tous les policiers -même "en bourgeois"- ont un "air de police" caractéristique quoique assez indéfinissable qui tient à un comportement, une raideur, un ton hérités des habitus de commissariats ou de caserne, et qui pendant longtemps rendirent le policier si reconnaissable, notamment à travers des détails vestimentaires -les gros souliers, le parapluie, le chapeau melon des Dupond et Dupont de Hergé, puis l’imperméable et le chapeau mou-, avant que les "jeans", tennis et blousons ne brouillent l’image du policier actuel difficilement identifiable dès lors qu’il ne porte plus un uniforme dont la banalité décourage d’ailleurs le dessinateur ou l’illustrateur depuis que la pèlerine, le bâton blanc puis le képi en ont tour à tour disparu.

Un recrutement majoritaire parmi les anciens sous-officiers expliquait également un vocabulaire spécifique dont les lourdeurs et incorrections furent longtemps renforcées par l’analphabétisme d’une grande partie des policiers. Le cinéma, le roman, la caricature ont fait leurs choux gras de ce style amphigourique et téméraire si caractéristique des rapports de police [5].

Même si l’uniforme dont le préfet Debelleymes avait voulu revêtir les sergents de ville qu’il créa en mars 1829 avait, entre autres, pour but "d’empêcher la fréquentation habituelle des cabarets et la continuation des mauvaises habitudes telles que l’intempérance et le jeu" (Lire le texte sur criminocorpus), la consommation d’alcool, l’état d’ébriété, les habitudes d’intempérance -fléau auquel les agents de la police n’échappent pas davantage que les classes les plus modestes- constituent un autre sujet permanent de moquerie [6].

Ces défauts s’expliquent facilement : "le gardien de la paix est un ancien soldat ou sous-officier. Il apporte dans sa mission les habitudes de caserne et les traditions de discipline que lui ont donné ses années de service. Ne sachant que faire sans métier il entre dans la police [...] se traîne dans la gêne et, mécontent de tous et de lui-même, trouvant que le métier qu’il avait cru un métier de fainéant est un métier assez dur, il devient terrible envers tout le monde [...] Ce n’est pas précisément l’esprit athénien qui règne à la Préfecture de police. La plupart des officiers de paix croient de bon ton d’être insolents, l’insolence fait partie de leur uniforme. Insolents envers le public ils subissent les insolences de leurs chefs [7]." Des chefs qui n’échappent pas aux défauts de la corporation. Certains portraits de commissaires brossés par leurs collègues ou subordonnés dépassent toutes les caricatures. Ernest Raynaud a laissé plusieurs portraits savoureux de commissaires de police. "M. D... appartenait à la catégorie des fonctionnaires (disparue) qui s’étaient faufilés dans la magistrature à la faveur des événements de 1870 sans offrir toutes les garanties désirables. L’écharpe était alors accordée sans examen [...] C’était un Bourguignon [...] à la figure rouge, congestionnée, au teint couperosé [...] Des propos malveillants l’accusaient d’intempérance. Je dois avouer, pour ma part, que s’il me fût donné d’admirer la facilité avec laquelle il engloutissait, au café, un nombre impressionnant d’apéritifs, je ne l’ai jamais vu s’oublier jusqu’à perdre la notion des choses. S’il lui arrivait aux heures indues, de rentrer chez lui, le pas mal assuré, on le sentait roidi par la volonté de surmonter son trouble et de sauver les apparences. Aux pires instants, il laissait surnager un souci de dignité, de décorum et d’en imposer autour de lui. Néanmoins si enveloppés d’ombres et de précautions que fussent ses écarts, si discrets qu’ils fussent rendus par sa nature peu expansive, l’administration en avait eu vent et lui en tenait rigueur. C’était un sacrifié. Il se sentait déporté à vie dans un quartier pauvre, au casuel à peu près nul, et condamné à rester, jusqu’à la fin de ses jours, commissaire de 3e classe. Il s’en aigrissait [...] Il ne décolérait pas contre les gens et les choses. Il détestait l’humanité, mais il était rempli de bienveillance pour les animaux, il recueillait les chiens perdus, les chats errants, s’en constituait la providence, d’ailleurs à bon compte, car il en imposait le ravitaillement à ses administrés auxquels il les distribuait de force [...] Levé tard il ne passait au bureau que sur le coup de midi ou de cinq heures [...] Le soir il établissait son quartier général au Café du Delta où l’on était sûr de le trouver [8]."
"Le père H..., commissaire du quartier St Ambroise [...] un breton têtu, attaché aux vieux usages, dont le haut de forme monumental datait du temps de Balzac et dont l’accoutrement antédiluvien faisait la joie des gamins dans les rues [...] le commerce des hommes l’avait amené à une telle misanthropie qu’il les estimait moins que les animaux. Seul, sans famille, il avait ramené sur son chien ses tendresses et son besoin d’affection [...] il avait promu son chien à la dignité de confident. Il exigeait au café, où il l’asseyait en face de lui, que le garçon lui ménageât quelque empressement, car il lui faisait servir une consommation qu’il lui versait à mesure dans la soucoupe. De même, au restaurant, il exigeait qu’on lui dressât un couvert vis à vis du sien et veillait à ce qu’il reçût sa part du menu complet, qu’il payait au tarif fixé, comme pour un invité. C’était une fantaisie qu’on lui passait dans le quartier à cause de sa qualité. La clientèle riait de ce monsieur dînant en tête à tête avec son chien et qui consultait ses goûts. Il lui lisait la carte à haute voix jusqu’à ce qu’un jappement approbatif vint l’avertir de la friandise convoitée. On l’entendait crier « garçon ! Deux œufs pour moi et une côtelette pour Tom » [...] Même au théâtre, le commissaire ne se séparait pas de son toutou, il lui offrait le fauteuil voisin du sien et Tom semblait prendre plaisir à suivre la présentation. Il n’aboyait jamais en société et c’est pourquoi les contrôleurs, outre les égards dus à M. le commissaire, le toléraient [9]." On comprend les moqueries et les charges que pouvaient inspirer de tels magistrats.

Et ce ne sont pas les locaux qu’ils occupent qui vont accroître leur prestige. La plupart des commissariats -quelle que soit l’époque- brillent par leur pauvreté et leur insalubrité. "Longtemps condamnés à l’aspect de bouges [...] le plus grand nombre même dans les quartiers élégants, continuent à s’encrasser au fond des cours [...] escaliers noirs et malencontreux [...] décors d’indigence poussiéreuse [...] relégués dans des impasses ou des caves de bâtiments publics [...] celui des Champs Élysées n’est qu’un corridor froid et humide aménagé dans les dépendances du Grand Palais [...] le commissariat du quartier Necker ne regrette point la cahute sordide de la rue Blomet où il eut longtemps son siège et où les rats pullulaient, inconvénient mal compensé par l’agrément d’un jardin où les magistrats économes avaient licence de se fournir en légumes [...] Qu’ils soient installés ici ou là ils ont toujours le même visage commun : rébarbatif et renfrogné [...] il est des gens que leur vue impressionne, certaines vieilles dames n’y passent pas sans se sentir en disposition de s’y signer [...] l’accueil qu’on y reçoit ne pèche point par des excès de courtoisie [10]."

La préfecture de police, installée rue de Jérusalem jusqu’à la Commune, n’était pas mieux lotie : "La demeure était pitoyable et sinistre d’aspect [...] la vieille bâtisse menaçant ruine en plusieurs endroits, elle était étayée d’énormes poutres s’allongeant du sol aux murailles [...] avec ses pierres désagrégées , ses pans crevassés, ses couloirs tortueux, sa passerelle gémissant sous le poids des passants [...] ses madriers en arcs boutants, cette construction ressemblait à une taverne de brigands [...] sa vue inspirait l’effroi. Au moment d’y entrer on se demandait si on était sûr d’en sortir [11]." Son relogement "provisoire" dans la caserne de la Cité après l’incendie de 1871, n’améliora pas sensiblement les choses : "Cette caserne muée en préfecture décourage le visiteur par l’inhospitalité de ses corridors, le gouffre de ses escaliers balayés de courants d’air [...] le relent des cuirs, l’odeur du crottin, la déglutition d’eau des latrines unique horizon des paliers, y dégagent un air nullement printanier [12]."
Cette pauvreté, ce délabrement des locaux, cette image désastreuse, ajoutés aux difficultés d’un métier décrié qui paie mal, participent largement au discrédit qui entoure la police et expliquent des difficultés de recrutement qui aggravent la qualité médiocre du personnel [13] cause de tant de moqueries.
Mais si on se moque de ces policiers, c’est sans doute pour exorciser la peur que l’on éprouve à leur égard.


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1.2 La police qui fait peur

"Je n’ai jamais eu les os meurtris, la chair pilée, la joue salie par le coup de poing brutal des sergents de ville. C’est une chance, il pouvait aussi bien venir un soir à l’esprit d’un agent ennuyé, l’idée de me souffleter dans un coin et de m’assommer ensuite si je criais. Il n’aurait eu qu’à dire que je l’avais, en passant, traité de "mouchard", que je lui avais craché au visage ou marché sur le pied ; il eût dit ce qu’il aurait voulu, son témoignage faisant foi, et je rentrais chez moi moulu, estropié [...] après avoir encore été semoncé par le commissaire [14]."
Si l’argot populaire désigne le policier sous le nom de "cogne" la cause en est claire : la violence policière est habituelle, réelle, ordinaire, permanente et son usage est bien connu des responsables eux-mêmes [15]. L’arbitraire et les violences qui l’accompagnent provoquent et développent, chez ceux qui les subissent, la haine des policiers [16], c’est pourquoi la police est mal aimée surtout des classes populaires qui savent d’expérience les pratiques qui constituent un thème permanent dans les représentations de policiers, au XIXe comme au XXe siècle. C’est surtout la violence exacerbée dans les actions de maintien de l’ordre qui inspire peintres, graveurs, dessinateurs, caricaturistes puis photographes et cinéastes, mais il faut savoir que ce thème est relativement récent : il n’apparaît guère avant les années 1880. En effet, les répressions qui parsèment le XIXe siècle et culminent avec la "semaine sanglante" qui clôt tragiquement l’épisode de la Commune, en mai 1871, furent le fait de l’armée ou de la Garde Nationale, mais pas celui d’une police encore embryonnaire et au rôle encore secondaire [17]. C’est "l’ère des foules" qui s’ouvre à la fin du XIXe siècle et les manifestations dont elle s’accompagne qui, en confrontant la police municipale de Paris à un problème nouveau, va enrichir l’iconographie policière d’un nouveau chapitre appelé comme chacun sait à une riche descendance.
En effet -jusqu’à la mise au point empirique d’un répertoire adapté qui vise à éviter autant que possible -au profit de faces à faces éprouvants, de jets de grenades lacrymogènes et de charges soudaines- les affrontements directs [18], les manifestations dégénéraient pratiquement toutes en bagarres sanglantes, en corps à corps brutaux et individuels dans lesquels non seulement les agents perdaient toute dignité et toute considération, mais gagnaient même une réputation épouvantable, et non dénuée de réalité, d’assommeurs et de brutes, réputation confirmée par de nombreux témoignages, parfois la justice, plus rarement leur propre hiérarchie -"les agents étaient impopulaires, on leur reprochait des procédés grossiers ou maladroits [...] des brutalités même [...] Quand on est faible, on devient violent c’est fatal. Mal commandés, mal utilisés, ces hommes n’avaient pas confiance en eux-mêmes [...] Au lieu d’en imposer à la foule par une attitude martiale, ils s’en allaient batailler avec elle, par petits paquets, et quand ils avaient le dessous, naturellement, les coups pleuvaient. On les leur rendait avec usure".
Désormais, le policier "en action" dans une manifestation -comprendre en train de frapper à coups de poing, de pied, de bâton, de pèlerine, plus tard de matraque- va devenir une image emblématique -quoique peu glorieuse- de la police. C’est notamment le cas de toutes les forces spécialisées dans le maintien de l’ordre -des "CRS-SS" de mai 1968 au "Peloton voltigeur motocycliste" de décembre 1986- dont les premières furent les "brigades centrales" qui constituaient jusqu’en 1893 les troupes de choc de la Préfecture de police et que le préfet Lépine rebaptisera "brigades de réserves" après les violents affrontements du quartier Latin qui ont fait un mort en juin-juillet 1893 : "Leur seule vue glaçait de terreur les plus acharnés fauteurs de désordres. Ces hommes gigantesques [...] avaient le bras long et lorsqu’ils le projetaient dans une mêlée ce n’était pas sans quelque dommage [...] lorsque le bras ne suffisait pas, on le renforçait d’une sorte de catapulte constituée par la pèlerine enroulée et serrée au col [...] Le travail des "pèlerins" ainsi armés était effectif. Sous leurs coups, des rangs entiers, pourvu que la foule fût compacte, s’écroulaient les uns sur les autres comme château de cartes et lorsque donnait la 1ère Cie rien ne lui résistait [19]". Lancés en groupes compacts contre les manifestants, maniant comme une arme redoutable leur pèlerine roulée en un dur boudin dont ils font de grands moulinets, les gardiens de la paix parisiens seront immortalisés par de multiples témoins dont leurs collègues qui eurent à tâter de leur efficacité : "Je pus admirer la vigoureuse façon d’opérer des Brigades Centrales ouvrant la marche du cortège et leur intrépidité triomphale à lui déblayer les voies [...] en un clin d’œil, je me sentis soulevé de terre par un ouragan furieux de talons, de bottes et de poings fermés qui m’envoya rebondir, avec tous ce qui m’entourait, sur le trottoir riverain. C’était mon baptême du feu qui devait recevoir tant de confirmations depuis [20]."

Cette violence est traduite par une multitude d’images qui montrent -de façon généralement réaliste- des gardiens de la paix chargeant avec violence, frappant indifféremment badauds, passants et manifestants. La grande nouveauté du tournant du siècle, vient de ce que les circonstances politiques ayant amené dans la rue des manifestants d’un genre inattendu, des journaux "bien-pensants" et "bourgeois" tels que le Figaro dénoncent à leur tour des violences dont le scandale vient de ce qu’elles ne concernent plus uniquement les ouvriers ou les classes populaires. Les plaintes qui se multiplièrent par exemple après les bagarres qui jalonnèrent, en 1906, les inventaires consécutifs à la loi de séparation des Églises et de l’État, montrent que les violences -jugées normales quand elles n’étaient employées que contre la "canaille"- suscitent l’indignation des "gens de qualité" et de leur presse dans laquelle on voit désormais fleurir les mêmes images et caricatures que dans la presse anarcho-syndicale.

A cette peur des coups et des violences policières s’ajoute l’inquiétude causée par le pouvoir discrétionnaire dont semblent disposer des fonctionnaires dont la responsabilité n’est jamais reconnue. "Le caprice ou la folie d’un agent de police peut, dans l’ombre, arracher un innocent à la vie ou un criminel au tribunal. Si un sergent de ville veut, il peut, sous le couvert de son tricorne, commettre des attentats que les simples mortels expient en correctionnelle par six mois de prison et en cour d’assises par cinq ans de bagne [21]."

Les autres sentiments traduits par les représentations de policiers sont liés à la réprobation voire au dégoût suscité par leurs missions, leurs pouvoirs et leurs méthodes.

II. Pouvoirs occultes, méthodes inavouables forment le fond de l’image noire de la police

"Comment donc [...] souffrir un tel foyer de despotisme, un tel amas de pourriture[...] Comment, dans un pays où tout doit marcher par les lois, établir une administration dont la nature est de les violer toutes ? [...] Récompenser le crime, punir la vertu, c’est toute la police". Chateaubriand, De la monarchie constitutionnelle selon la Charte (1815)

2.1 La police qui indigne

Deux de ses missions jettent traditionnellement le discrédit sur l’ensemble de l’institution : la police politique et la police des mœurs.

De toutes ses fonctions ce sont celles liées à la politique qui suscitent le plus de réprobation, de mythes et de légendes noires. "Armée de l’intérieur", la police, entre toutes ses tâches, est également chargée de la sûreté intérieure de l’État, de la "sûreté générale", mission qui englobe tout à la fois la sécurité du chef de l’État, la défense du régime, la surveillance de tous les agissements d’où pourraient naître complots, attentats, troubles civils. Cette tâche éminemment politique connue traditionnellement sous l’appellation de "haute police" semble lier indissolublement la police aux régimes dictatoriaux dont elle constitue une des armes essentielles, un moyen de gouvernement en même temps qu’un symbole. Ne répugnant ni aux ragots de voisinage, ni au viol de la correspondance, s’introduisant dans la vie privée, usant de mouchards ou de délateurs stipendiés, ne méprisant ni le faux complot ni la provocation, le policier politique, le "sbire" compose une des figures les plus détestées de la police. Ce discrédit auquel un préfet de police comme Lépine lui-même était sensible [22], remonte loin puisque Fouché écrivait déjà que "s’il n’y a point de nation qui ne connaisse la grande utilité des services de police [...] il n’y en a pas non plus qui accorde beaucoup d’estime à la police. Il semble que dans le haut prix qu’on paie ses services on fasse entrer partout le dédommagement d’une certaine déconsidération convenue [23]." Le féroce portrait que donne Yves Guyot des commissaires préposés à la surveillance de l’opinion publique sous l’Ordre Moral donne une idée de cette haine et de ce mépris : "Un homme que personne n’appelle par son nom et que tous désignent par son titre. C’est un de ces champignons vénéneux poussés sur notre fumier politique. L’administration l’a choisi parmi les sous-officiers, buveurs d’absinthe, coureurs de filles, carottiers, ivrognes, que leurs habitudes empêchent, leur temps fini, de rentrer honorablement dans la vie sociale pour vivre de leur travail. Rebut de l’armée, incapable d’être homme, propre à rien il est bon à tout faire.... Cet être crapuleux, fanfaron comme un lâche, hargneux, baveux, venimeux, écumant, ignoble, plat et redondant, insupportable à tous...c’est le représentant de l’autorité, de l’ordre moral, de la famille, de la propriété, c’est le commissaire de police [24]."

Cette réputation épouvantable liée aux missions - le "mouchardage politique"- et aux méthodes - l’emploi de provocateurs et de délateurs [25]- explique que des policiers, les premiers à souffrir d’une image qui leur colle à la peau, aient réclamé que la police soit débarrassée de ces fonctions "déshonorantes". "Qu’on organise dans les préfectures et au Ministère de l’Intérieur des agences pour la défense du parti au pouvoir [...] puisqu’il paraît que c’est indispensable. Mais qu’on ne mêle pas cette cuisine aux services policiers. La police est faite pour assurer l’ordre et réprimer le crime, elle n’est pas chargée de moucharder les honnêtes gens [26]." "Qu’on se le dise une fois pour toutes : police et espionnage des individus, de leurs actes, de leurs pensées, de leurs désirs, sont choses qui hurlent de se trouver accouplées. L’espionnage est vil, bas, exécrable [...] La police au contraire est faite pour la recherche du mal [...] aucunement pour scruter la vie des honnêtes gens [...] Un homme de police ne peut ni ne doit être un mouchard, c’est pour avoir perdu de vue cette vérité qu’on est arrivé peu à peu à tenir la police en suspicion, à la mépriser [...] c’est parce que nous appartenons à la police, que nous l’aimons et que nous nous rendons compte et souffrons du discrédit universel qui l’atteint, que nous voudrions réagir contre la tradition qui l’oppresse [27]."

Cette vision est d’autant plus noire que le pouvoir que confèrent à certains policiers les missions dont on les charge, l’absence de contrôle réel, l’impunité et l’autonomie de fait dont ils jouissent peuvent provoquer chez de petits fonctionnaires médiocrement payés des vertiges particulièrement graves. Chantage, corruption, exactions font une litanie qui accompagne en permanence des hommes auxquels les dossiers qu’ils possèdent confèrent des pouvoirs considérables et dont une minorité de policiers peu scrupuleux a pu profiter dans des buts personnels. Le cas de l’inspecteur Bonny [28] dans les années trente illustre à merveille ces dangers qui ne relèvent pas du seul fantasme et l’opprobre qui en résulte pour la totalité de la police.

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L’autre figure honnie est celle du policier des mœurs.

Parce que ni le législateur ni la justice n’ont jamais voulu s’occuper d’une "matière" aussi "délicate", c’est "à la police seule" - dont la première mission est d’assurer la tranquillité et la salubrité publique - "qu’est réservée l’ingrate et pénible mission" de s’occuper et de réglementer la prostitution. Pour ce faire, elle dispose de pouvoirs totalement arbitraires et parfaitement exorbitants du droit commun. "L’arrestation sans mandat, l’incarcération préventive sans délit, l’emprisonnement sans jugement ni appel : telle est la trilogie forgée pour les prostituées [29]." Tels sont les prérogatives et les pouvoirs de la police dans le domaine des mœurs, des pouvoirs, des pratiques qui ont suscité l’émotion et l’indignation : "Une fois que la [...] femme arrêtée est enfermée dans le poste de police, elle échappe à toute intervention protectrice [...] elle est déjà comme rayée de la foule que protègent la loi, le droit commun, elle devient la chose de la police qui l’emporte au dépôt [...] Là on l’incarcère, on la couche sur l’étal du dispensaire, on la trousse [...] on la conduit devant un petit bureaucrate dont les pouvoirs extraordinaires dépassent ceux d’un juge correctionnel ou d’un jury d’assises ; on l’inscrit sur un livre qui la raye désormais de la classe des citoyens et la prive de ses droits primordiaux de sûreté et de liberté personnelles ; on lui inflige les articles d’un code pénal tout particulier ; on maintient pour elle la double institution des lettres de cachet et de l’embastillement [30] !"

Le "no man’s land juridique" dans lequel se mouvait la police des mœurs, les erreurs dramatiques commises par ses agents, leur arbitraire et leur totale impunité, leur corruption légendaire expliquent que l’agent des mœurs soit la figure la plus vilipendée de toutes. L’image de la police des mœurs, déjà détestable du fait de ses erreurs, de ses pouvoirs et de son arbitraire, est encore, si cela est possible, dégradée par le soupçon général de corruption, de débauche, d’ivrognerie, de malhonnêteté qui l’entoure au point que le prix à payer pour cette mission à laquelle l’institution est très attachée en raison même des avantages qu’elle y trouve, semble disproportionné [31]. Les charges féroces contre des policiers corrompus recevant ou exigeant -par la menace ou en échange de dérogations aux règlement- des cadeaux ou de l’argent des tenancières, des filles ou des souteneurs, celles contre des policiers proxénètes jouant le rôle de "courtiers", fournissant directement des maisons closes ne se comptent pas. L’image du policier des mœurs est épouvantable [32].

"La police, chargée d’assurer la sécurité publique, commet des crimes ; elle viole tous les principes du droit public, toutes les garanties... qui protègent le citoyen... elle substitue son action à celle de la loi ; elle s’attribue des fonctions de juge... elle en arrive à pratiquer des attentats à la pudeur, à exciter des mineures à la débauche, à se rendre complice de délits de crimes qu’elle poursuit ensuite et fait condamner [33]". Cette image détestable déteint sur l’ensemble des policiers et concourt à la formation d’une "légende noire" qui contribue à élargir le fossé qui sépare police et l’opinion publique :

2.2 La police qui inquiète

Contrairement à ce qu’affirmait un ancien préfet de police -"La police politique a ses détracteurs, la police de sûreté n’en a point [34]"-, l’image de la police judiciaire -autant du fait de ses méthodes que de ses origines- a longtemps été aussi mauvaise que celle de la police politique.
Si le métier, l’expérience, la méthode, le flair sont importants, ils comptent moins, au témoignage des policiers, que les renseignements qu’ils tiennent de leurs indicateurs, au point qu’on a souvent pu poser la question de savoir ce que ferait la police sans indication [35]. Ces "indics" appartiennent soit au "milieu" soit sont en contact étroit avec lui, ce qui pose tout à la fois les problèmes des relations ambiguës entretenues par les policiers -"un vieil agent a des relations et même de mauvaises connaissances [36]", de l’influence de telles relations -"des agents mêlés à la vie et aux habitudes des malfaiteurs ne peuvent se recommander par la pureté du caractère et la dignité des mœurs [37]"- et des risques de corruption qui en résultent -"Il y a des indicateurs que l’on tient mal, mais il y en a qui vous tiennent très bien [38]." Cet emploi d’indicateurs est une autre cause de soupçon : on confond le policier avec le mouchard qu’il emploie, avec les repris de justice qu’il paie : "L’emploi de l’indicateur est une méthode répugnante, pleine d’inconvénients [...] dont le pire défaut est qu’elle compromet presque autant celui qui emploie le mouchard que le misérable qui se prête à cette inélégante collusion [...] Le public tend à confondre l’employeur et l’employé [...] Si le métier de policier qui pourrait être le plus noble de tous est le plus récrié, c’est à l’emploi systématique du mouchard que nous le devons [39]." Ce système présente encore d’autres inconvénients. Pour obtenir des renseignements, il faut une monnaie d’échange. Plus que l’argent -il existe officiellement dans le budget de la sûreté des "primes d’indication" pour payer les indicateurs, mais elles sont dérisoires- le principal moyen de paiement employé par la police est le "condé", c’est-à-dire une tolérance administrative, un délit sur lequel on ferme les yeux [40]. Mais le non-sens d’un tel raisonnement n’échappe à personne et surtout pas aux policiers eux-mêmes : "Fermer les yeux sur la rupture de ban, la désertion, le recel, le chantage, c’est protéger une infraction certaine pour en réprimer d’hypothétiques [41]", en d’autres termes, le policier laisse des criminels en liberté pour obtenir des renseignements qui devraient lui permettre d’en arrêter d’autres, devenant du même coup le complice objectif de ses "protégés". Pire encore, le principe est en lui-même générateur de criminalité puisque, pour échapper aux soupçons, il est obligatoire que l’"indic" commette lui-même des crimes et délits ou les suscite [42]. Enfin, les indicateurs sont d’autant plus dangereux qu’ils imaginent que leurs délations leur assurent l’impunité et qu’ils se font un bouclier de leurs relations et protections policières. On comprend pourquoi, "condé" et "indication" sont deux tares attachées à l’image des policiers et constamment dénoncées.

Il en est d’autres.

La procédure judiciaire prévue par le Code d’Instruction Criminelle, implique -à défaut de preuve décisive ou de flagrant délit- la quasi-nécessité de l’aveu. Dans ce domaine l’abolition de la "question" par la Déclaration des droits de l’homme d’août 1789 a notablement modifié les choses. Les policiers souhaitent détenir un prévenu le temps nécessaire pour accumuler les preuves indispensables ou obtenir des aveux complets et circonstanciés avant de le déférer au parquet. L’art d’obtenir des aveux, s’appelle la "cuisine" et une bonne "cuisine" doit se terminer par la "mise à table" du prévenu : "La cuisine de la sûreté est l’opération qui consiste à travailler les prévenus, à les cuisiner -le mot en dit plus lui-même que toutes les définitions- de façon à les amener à avouer les crimes qu’ils ont commis et à donner les noms de leurs complices. La cuisine des prévenus [...] consiste à les amadouer par des douceurs et à les décider à vendre leurs secrets contre le bon ordinaire d’un marchand de vin [...] Le paquet de cigarettes offert à propos remplace avantageusement le brodequin. La cuisine de la sûreté c’est quelque chose comme la torture par la persuasion [43]. »

Cette « cuisine », que chaque policier mène comme il l’entend, dépend de la psychologie du prévenu. Les uns avouent par lassitude, par fatigue, d’autres parce qu’ils se laissent aller dans l’euphorie de la digestion du repas enfin accepté qui marque le début du processus des aveux -c’est d’ailleurs l’origine de l’expression "se mettre à table"- et les change de l’ordinaire de Sainte Pélagie ou de Mazas ; d’autres encore à force de douceur et de persuasion ou pour des raisons complexes d’honneur, de vengeance, de respect pour le policier ; mais certains n’avouent que sous la menace des coups ou par l’usage de brutalités et de violences connues sous le nom de « passage au tabac [44]. »

Or, comme le remarque Edmond Locard, "la meilleure raison qu’a le peuple de ne pas aimer la police est l’emploi abusif de certaines manœuvres de force connues sous le nom de passage à tabac [45]." La pratique du "tabac" avait-elle disparu dans les années quatre vingt dix comme l’affirment beaucoup de policiers [46] ? Il est possible et même vraisemblable que l’emploi systématique de la violence et des coups ait effectivement disparu. Au surplus, les agents de la sûreté avaient d’autres moyens efficaces, mais guère plus nobles de cuisiner, mais on ne peut non plus nier la violence de l’interrogatoire, le rôle de la fatigue et de l’épuisement nerveux d’un prévenu interrogé, sans manger, pendant 48 voire 72h par des policiers qui se relaient, mangent et fument devant un homme privé qui finit par craquer. En réalité la "cuisine" n’a jamais été bien propre et le "passage à tabac" est une des croyances les plus ancrées dans l’imaginaire collectif : "Dans les rues de Paris, on ne peut pas arrêter un manifestant, un délinquant quelconque, voire même un malfaiteur sans que nos agents donnent à la population le triste spectacle de violences et de brutalités. C’est toujours la figure ensanglantée que le délinquant arrive au poste. Et dans le poste de police que se passe-t-il [...] c’est le classique passage à tabac ! On assassine là-dedans ; on frappe violemment. Voilà la vérité, voilà les mœurs de la police [47]." Vision exagérément noircie, certes, mais il est indéniable que les morts suspectes dans les commissariats existent [48] et le récit que fait un policier [49] de l’arrestation et du passage à tabac d’un ouvrier qui a un peu trop arrosé le baptême de son dernier enfant et que les gardiens de la paix accusent d’anarchie dans un rapport qui "sans être mensonger était un spécimen de "vérité ornée" [...] où se devinait d’ailleurs un levain de représailles, le besoin de prendre leur revanche d’une rude corvée et leur parti-pris de se prévaloir d’une arrestation difficile", donne une idée des pratiques des gardiens de la paix dans les postes de police.

Autant qu’à ses méthodes réelles ou supposées, l’image noire de la police tient aussi à l’ombre portée de ses pères fondateurs, à ses origines rien moins qu’honorables qui constituent une hérédité chargée.

La figure tutélaire de Fouché, tout puissant ministre de la Police du Directoire, du Consulat et de l’Empire, pèse d’un poids obsédant. Considéré comme l’initiateur d’une police mythique inlassablement présentée, dénoncée, exploitée, on lui doit surtout d’avoir compris que la force de la police vient de ce que l’on ignore ses faiblesses. Il est aux origines de tous les fantasmes d’une police toute puissante et douée d’ubiquité, capable de toutes les provocations, de tous les machiavélismes, de tous les crimes, dont on soupçonnera inlassablement la main derrière chaque émeute, chaque révolution : « Un peu d’émeute est souhaitable [...] L’émeute raffermit le gouvernement qu’elle ne renverse pas. Elle éprouve l’armée, concentre la bourgeoisie, elle étire les muscles de la police elle constate la force de l’ossature sociale. C’est une gymnastique, c’est presque de l’hygiène [50]. »

A cette figure inquiétante des "maîtres espions", des "Prométhées de la raison d’Etat" symbolisés dans son oeuvre par les personnages de Corentin, Peyrade et Cotenson, Balzac oppose les "messieurs de la rue de Jérusalem", la bande des bagnards de Bibi Lupin et de Jacques Collin-Vautrin [51] dont on devine ce qu’ils empruntent à leurs modèles Coco Latour et Vidocq qui furent réellement chefs de la sûreté de la préfecture de police de 1810 à 1832. Si la police politique est la création de Fouché, la police judiciaire est "née de la collaboration des malfaiteurs. Que dis-je ? Elle a été créée par eux. [...] Quand en 1810, Henry, chef de division à la Préfecture de police, accepta de Vidocq l’organisation d’un service de dénonciations payées, il institua du même coup la police judiciaire et l’indication [52]."

Il fallut un méritoire effort et un certain courage au préfet Gisquet pour révoquer Vidocq et créer, à l’automne 1832, un service de sûreté dont il décida que les hommes qui le composeraient désormais ne devraient avoir subi aucune condamnation. C’était en fait une véritable révolution culturelle que d’imposer cette idée que la police des voleurs et assassins pouvait être confiée à des gens honnêtes. Mais le mythe survivra longtemps. Vidocq en créant une brigade formée d’anciens repris de justice ou de bagnards en rupture de ban est aux origines d’un "syndrome" dont Vivien faisait pourtant justice dès la monarchie de juillet -"la Préfecture de police a cessé depuis longtemps d’employer des repris de justice"-, qui affecta durablement l’image des policiers. Pour traquer les criminels il faut en être ou en avoir été un soi-même : cette croyance a survécu si longtemps que les policiers près d’un siècle après étaient encore obligés de s’en défendre. En revanche, le système de l’indication sur le principe duquel était fondé le fonctionnement de sa brigade, devait d’autant plus survivre à Vidocq [53] que la réforme de Gisquet imposait à des policiers désormais étrangers au monde des escarpes et des truands d’avoir des "yeux et des oreilles" dans un milieu qu’ils ne connaissaient plus. C’est pourquoi l’emploi des indicateurs allait désormais constituer un des traits essentiels de la pratique policière en matière criminelle [54].

Ces deux poncifs -des policiers truands ou liés à la pègre-, développés, amplifié, authentifiés par la littérature, la presse, l’image, constituent un trait archétypal depuis près de deux siècles.

III. La police qui rassure

"Autant la police politique, la "secrète" continue à avoir mauvaise presse, autant les chercheurs de pistes tendent à devenir sympathiques" (Lépine)

3.1 De Vidocq à M. Lecoq : un changement d’image ?

Dans une fin de siècle hantée par le crime et obsédée par l’insécurité, une nouvelle image de la police apparaît, fort différente des précédentes qu’elle ne parviendra toutefois pas à faire disparaître d’où une contradiction qui se perpétue de nos jours ; l’opinion veut à la fois plus de police pour davantage de protection -c’est de cette époque que datent l’apparition et le développement de sociétés de gardiennage et de police privée qui répondent à ce besoin de sécurité- mais davantage de liberté.

Le glissement vers cette nouvelle image d’une police tutélaire et protectrice a été facilité par deux phénomènes contemporains : la naissance et le succès parallèles du roman policier et de la police scientifique dans un contexte de psychose d’insécurité amplifiée par la redondance du fait criminel dans la presse. La police judiciaire est la grande bénéficiaire de cette mutation. Le "limier" acquiert un prestige considérable, sa figure est popularisée par la presse qui relate à longueur de colonnes des exploits qui font rêver des lecteurs d’Emile Gaboriau, Conan Doyle ou Gaston Leroux.

La police "scientifique" ou "technique" est née de la double volonté de contrôler une population à laquelle la révolution industrielle donnait une mobilité dangereuse - en même temps qu’elle entraînait la formation de concentrations urbaines aux effets criminogènes inquiétants -, et de trouver un système d’identification efficace des "criminels d’habitude", ces récidivistes qui préoccupaient tant pouvoirs publics, justice, pénalistes, médecins et policiers. C’est dans la recherche d’un système qui permette de distinguer les "chevaux de retour" des "délinquants primaires" - distinction rendue délicate depuis l’abolition définitive de la marque au fer rouge - qu’ont été mises au point des techniques d’identification des individus puis des traces qui marquent la naissance de la police judiciaire moderne. De la découverte de l’anthropométrie par Bertillon en 1879, à l’adoption de la dactyloscopie par la plupart des polices au début du siècle, la recherche d’une identification absolue allait bouleverser la police judiciaire en permettant d’identifier les auteurs de crimes mêmes insoupçonnés [55].

C’est par le biais du problème de l’identification que le scientisme a touché la police. La recherche de l’identité a donné naissance à la criminalistique que l’on pourrait définir comme le recours systématique aux ressources de la science, à ses méthodes, à ses moyens, à ses progrès dans l’investigation criminelle. L’anthropométrie se trouve ainsi à l’origine d’une transformation radicale des pratiques et des méthodes de la police judiciaire, elle marque la naissance d’une "science criminelle" dont les promesses et les retombées parurent suffisamment riches pour que les contemporains placent Bertillon, son initiateur, au même rang que Pasteur : l’un semblait promettre un monde sans microbes, l’autre un monde sans criminels. Pour les partisans de la police scientifique, la recherche minutieuse des traces de toutes sortes, puis leur analyse avec des moyens, des outils et des méthodes empruntés aux laboratoires scientifiques, devait permettre la naissance d’une police propre et sûre. Grâce à la police scientifique - ses initiateurs en étaient convaincus - la substitution à la preuve testimoniale si fragile, de la preuve indiciale - celle qui innocente un suspect, accuse et confond un coupable sans qu’il soit besoin d’aveu, celle aussi qui permet de reconstituer les faits et d’attribuer à chacun sa responsabilité dans un méfait - allait rendre la police judiciaire infaillible. Elle serait également "propre" puisqu’elle permettrait de faire l’économie de ces plaies que sont l’"indication" et le "condé" et qu’elle rendrait inutile la "cuisine" et la "mise à table". Certaines élucidations qui relevaient quelque peu de la magie aux yeux des profanes, n’ont pas peu contribué à la formation d’une légende ; elles expliquent les espoirs un peu irréalistes que cette police scientifique a pu faire naître : la police serait un jour à même de résoudre n’importe quelle énigme [56].

Le roman policier naissant a largement tiré son inspiration du fait divers autant que de ces authentiques personnages dont la presse vante régulièrement les exploits : les "limiers de la sûreté" qui, par leurs méthodes, les affaires auxquelles ils sont mêlés, leurs mœurs, leurs personnalités, autant que les mémoires pittoresques qu’ils ont écrits, ont nourri l’imaginaire de toute une population. Si, à la fin du siècle, Javert et Vidocq tendent à céder la place à Monsieur Lecoq et Sherlock Holmes dans l’imaginaire populaire, c’est l’œuvre du roman policier. Notons que ce changement affecte également le policier en uniforme, ce "sergent de ville" dont l’Empire avait terni l’image et qu’avec un sens élevé de la symbolique en même temps que des relations publiques le premier préfet de police de la République, nommé au soir du 4 septembre, Emile de Kératry, a baptisé de ce nom appelé à un grand avenir et qui constitue en soi tout un symbole : le "gardien de la paix". Il n’est pas jusqu’aux policiers des services politiques -mais pour eux c’est longtemps encore une mission impossible- qui ne cherchent à se défaire de leur réputation tenace de provocateurs et organisateurs de faux attentats, fausses émeutes, mais vrais crimes et qui cherchent à échapper à leurs missions traditionnelles pour imposer celles -somme toute parfaitement honorable- d’une police d’observation, de "renseignement général" formule que le directeur de la Sûreté générale Hennion "invente" en 1911 et dont il baptise officiellement les brigades de recherches de la préfecture de police en 1913.

Ces évolutions des techniques et des missions de police ont eu des répercussions sur le recrutement -par l’éveil de véritables vocations- et la formation d’un personnel jusqu’alors composé de candidats essentiellement militaires qui ne brillaient ni par leur culture, ni par le raffinement de leurs mœurs.

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3.2 Les agents deviendraient-ils de "brav’gens" ?

Une police mal aimée, ou pire détestée, est une police fragile, inefficace, exigeante et dangereuse dans ses réactions, c’est pourquoi le pouvoir politique s’est efforcé de modifier cette image pour réaliser l’impossible rêve d’une police enfin acceptée, passant pour un service public ordinaire, une administration banale, pure de toute activité et attache politique, une police populaire n’ayant pour mission qu’à faire prendre, à force de bonhomie, le respect des normes sociales pour une vertu civique.

L’une des causes des défauts les plus caricaturés -brutalité, intempérance, rudesse, impolitesse- tient à la réelle médiocrité du personnel policier. Les gouvernants de la IIIe République furent très vite conscients de l’inconvénient qui existait à donner du régime l’image désastreuse véhiculée par une police dont l’épouvantable réputation avait encore été aggravée par le second Empire. Ils s’attachèrent donc à essayer d’améliorer ce personnel. Une école de la police municipale fut créée dans ce but à Paris pour les gardiens de la paix de la préfecture de police dès 1883. Outre des leçons pratiques portant sur son métier, l’apprenti gardien y recevait des rudiments d’éducation, un rappel incessant de ses devoirs vis à vis d’une population qu’il avait encore trop tendance à traiter comme un groupe de recrues, des conseils de modération -preuve supplémentaire de leur nécessité- qu’il s’agisse des leçons-conférences sur les arrestations -à opérer "avec mesure douceur et fermeté"-, de la distinction qu’il importe de faire entre un attroupement et un rassemblement et des différentes manières de procéder pour les disperser, ou qu’il s’agisse de maximes morales d’ordre plus général : "les gardiens de la paix ne doivent jamais se livrer soit à des actes de violence, soit à des écarts de langage, répondre aux menaces, injures, voies de fait".

La rudesse de mœurs, la médiocrité des policiers, tenaient, nous l’avons vu, à un recrutement essentiellement militaire que la république en instaurant une conscription généralisée avait aggravé [57]. Comme par ailleurs, l’image d’un métier mal considéré, décrié et mal payé ne suscitait guère de vocations, le recrutement était d’une médiocrité affligeante. Pendant longtemps n’entrèrent dans la police que des êtres tarés ou incapables d’autres ambitions et de plus nobles fonctions. Le cadre lui-même ne brillait guère puisque au témoignage de collègues, on ne trouvait guère d’officiers de paix voire de commissaire capables de soutenir une conversation de quelques minutes avant l’instauration d’un examen pour servir de "digue à la médiocrité". On doit au préfet de police Louis Lépine -convaincu qu’il n’existe de police efficace dans une démocratie que si elle est aimée et respectée de la population- de s’être attaqué à ce problème essentiel et d’avoir -en multipliant les avantages pécuniaires et matériels offerts aux policiers de la préfecture de police- suscité un afflux de candidatures qui permit une sélection beaucoup plus sévère. Pour réconcilier la "population la plus frondeuse du monde" et sa police, ce préfet médiatique sut faire feu de tout bois [58]. "J’avais à faire un gros effort pour changer à l’égard de mes agents les dispositions de la foule. Il fallait rendre le gardien populaire en le rendant poli et serviable, empressé à se mettre à la disposition de qui requérait ses services. Ces braves gens je leur ai fait faire tous les métiers : croque-morts, vidangeurs, sauveteurs, pompiers, balayeurs, terrassiers, j’en oublie [...] La police a une tâche ingrate qu’elle doit faire oublier en thésaurisant la confiance du public et en gagnant sa sympathie [...] J’exigeai la courtoisie pour les femmes, la politesse pour tout le monde [...] autant de nouveautés dont le public savait gré aux gardiens de la paix [59]." Dès son entrée en fonction, il fit adopter un uniforme plus martial et plus élégant ; pendant les dix-huit ans qu’il occupa ses fonctions, il supervisa lui-même la commission chargée du recrutement des gardiens de la paix qu’il voulait grands, beaux -et moustachus-, refoulant impitoyablement ces visages disgraciés qui font rire et dont le ridicule rejaillit sur l’administration. C’est dans le même esprit qu’il encouragea l’industrie du jouet et protégea les petits inventeurs en instaurant un concours qui depuis près d’un siècle perpétue son souvenir. Les vendeurs forains et les fabricants lui rendirent son aide au centuple : de nombreux jouets mirent en scène un préfet et des gardiens de la paix qui par ce biais perdirent leur figure de croque-mitaine.

Lépine a-t-il réussi dans son entreprise ? A-t-il gagné cette bataille de la popularité ? La réponse est à nuancer, mais on peut affirmer qu’il y a un incontestable changement de climat. Quand Lépine quitte la Préfecture, les gardiens de la paix sont, sinon aimés de la population, en tout cas nettement mieux acceptés qu’ils ne l’étaient vingt ans plus tôt. Lépine le pense, qui évoque [60] avec la satisfaction, l’orgueil et l’indulgence d’un père, les "pressions prolongées" exercées lors des services d’ordre par les gardiens - sous prétexte de "maintenir l’alignement" - sur "les appâts des blanchisseuses [qui] "protestaient pour la forme tout bas, mais se laissaient faire, les maris n’y trouvaient rien à redire et moi non plus, cela prouvait que la police rentrait en grâce auprès de la population". Ce revirement de l’opinion est confirmé par les témoignages qui abondent sous la plume de ceux qui étaient jusqu’alors les premiers à critiquer la police et à dénoncer ses tares et ses abus : les élus du conseil municipal de Paris et les journalistes. Un exemple parmi des centaines permet de mesurer le chemin parcouru en vingt ans, celui de Louis Achille, rapporteur du budget de la Préfecture de Police qui, dans une "opinion" publiée dans Paris Municipal, le 31 mai 1914, sous le titre "Les braves gens", parle "du revirement " de l’opinion publique à l’égard de la police, "applaudit à la réconciliation qui s’est opérée entre protégés et protecteurs" et en précise les causes : "Il est juste de reconnaître que c’est la police qui a commencé. Depuis quelque vingt ans elle a évolué, à vrai dire elle a subi une transformation complète et c’est aux modifications introduites dans son recrutement, dans son instruction, dans son action, qu’il faut attribuer la réconciliation qui s’est opérée entre elle et le peuple de Paris. La méfiance qu’éprouvait naguère le Parisien à l’égard de ses défenseurs n’était pas toujours injustifiée. On peut affirmer que le recrutement laissait à désirer...Le métier était décrié et nourrissait mal son homme, aussi les bons candidats n’étaient pas nombreux. Pour combler les vides et garnir les effectifs les préfets d’alors ne pouvaient se montrer trop exigeants. Depuis longtemps il n’en est plus de même. Ils sont quatre mille chaque année à briguer l’honneur de défendre les Parisiens et n’y réussit pas qui veut, il faut d’abord des muscles solides, puis la taille [...] mais ce qu’il faut surtout c’est un casier judiciaire immaculé... aussi ce n’est pas seulement un bel homme qui porte l’uniforme, c’est un honnête homme".

Cette volonté de "policer la police" suscita bien évidemment autant la verve des caricaturistes que celle des chansonniers, c’est l’époque où Yang Lu chantonne les "agents qui sont de brav’gens" et où l’on affirme que "le temps d’Hennion [le successeur de Lépine à la préfecture de police] vaut mieux que le temps des gnons". Est-ce à dire que la bataille de la popularité et de l’image des policiers était gagnée ?

On se gardera d’une telle affirmation. Les offensives de charme du préfet médiatique ne firent pas disparaître les traits acerbes ou les dénonciations des exactions, des "brigades de réserve". Les violences et débordements dont les "cognes" de "l’allumé du quai de l’horloge" étaient coutumiers continuèrent à être férocement caricaturés, mais à ce courant dont la veine ne tarira jamais et qu’on voit périodiquement jaillir sous la plume de dessinateurs contemporains -les Sennep, Siné, Cabu, Tardi- se mêlent dès lors les traits d’un humour plus souriant. A celle de brute avinée, se superpose une image moins systématiquement négative. Hors périodes de crise et drames, on plaisante le laisser faire et la douce indolence d’une "urbaine milice" dans laquelle "on n’en fait pas lourd".

Permanence et renouvellement des stéréotypes

Mais ces mutations ne doivent pas faire illusion : le divorce resta réel et durable entre l’opinion et la police. Le fossé a été encore accru par la légende noire des "crimes de la sûreté" propagés dans l’entre-deux-guerres- à la fois par l’extrême droite et l’extrême gauche. Le rôle et l’attitude de la police sous Vichy et l’occupation, l’apparition et le développement de structures para-policières de type "polices parallèles" et "barbouzes" sous la IVe et surtout la Ve républiques n’ont guère arrangé les choses.

Aujourd’hui encore la critique demeure omniprésente dans l’image et la caricature qui montrent que si la police fait encore rire, elle fait aussi toujours peur et n’inspire pas réellement confiance, surtout quand, à l’occasion de faits divers, on découvre que sa violence et ses vieux démons que l’on espère à chaque fois révolus, ne demandent que des circonstances favorables pour réapparaître. Pourtant l’ambiguïté demeure : sentiment d’insécurité aidant, les sondages semblent montrer que le public aimerait sa police et souhaiterait son développement. Autant que de culture et d’histoire, il s’agit aussi d’un problème de communication et de relations publiques dont les intéressés sont bien conscients et dans lequel l’image -au sens propre- joue un rôle considérable. Aujourd’hui le cinéma et la télévision ont pris le relais de la caricature. L’image des policiers tend à devenir celle des personnages de cinéma ou de séries télévisées ; une représentation nouvelle se fait ainsi jour qui n’est pas sans influencer la vision que les policiers ont d’eux-mêmes. Leur apparence elle-même se calque sur des modèles imaginaires : après la pipe et l’imperméable façon Maigret/Bourrel, on a vu fleurir un "look" plus en rapport avec les milieux dans lesquels les policiers travaillent et dont ils sont souvent proches. A voir des films comme Police de M. Pialat ou L627 de B. Tavernier, qui représentent les policiers actuels avec réalisme, on comprend l’immense mutation qui s’est opérée dans l’institution et la société policières. L’image des policiers se brouille, parce qu’ils se sont fondus - comme les notaires, les professeurs ou les médecins- dans une société uniformisée où tout le monde se ressemble peu ou prou, où les accents, les traits physiques distinctifs ou les habits typiques ont disparu.

Jean-Marc BERLIÈRE

[1] La première version de cet article est paru initialement sous le titre « Images de policiers en France : deux siècles de fantasmes » dans le Jahrbuch für Europaïsche Verwaltungsgeschichte (Annuaire d’Histoire administrative européenne), "Images de l’administration. Mémoires, caricatures, romans, architecture",1994, n°6, p. 125-148.

[2] Yannick Dehée, « La Police à la télévision », Histoire et dictionnaire de la police, R. Laffont (coll. Bouquins), p. 975-987

[3] . Edmond Locard, La police. Ce qu’elle est. Ce qu’elle devrait être, Paris, Payot, 1919, p.42-43.

[4] "L’ouvrier le voyant debout, bien enveloppé dans sa capote, immobile ou se promenant en se dandinant autour de son îlot, a une tendance à le traiter de fainéant..." (Yves Guyot, La police, étude de physiologie sociale, Paris, 1884, p.385).

[5] . Comme le montrent ces exemples publiés par un magazine populaire : "Le blessé avait des esquimaux sur tout le corps" ; "ce monsieur m’a présenté sa carte de membre de la société des animaux" ; "le blessé ne peut plus écrire ayant les deux pieds écrasés" ; "l’homme est venu se jeter sur le lion de Belfort lequel était en complet état d’ivresse" (Lectures pour Tous, mars 1908).

[6] Une habitude que les policiers dénoncent eux-mêmes, de la même façon qu’à l’époque, la C.G.T. ou les Bourses du Travail essaient de lutter contre l’alcoolisme de la classe ouvrière. Cf par exemple les notules écrites par des gardiens de la paix eux-mêmes dans le journal Le Rappel qui abondent en dénonciations de collègues -et de chefs- intempérants : "Tout le monde pue le vin" (numéro du 25 janvier 1914. Voir aussi le numéro du 22 février 1914). Les motifs de punition, quand ils sont connus, portent aux trois quarts sur l’ivresse pendant le service. On a même dû limiter les dépenses de chaque gardien des réserves à la cantine de la caserne de la cité pour limiter la consommation de vin (extrait du règlement, APP-Archives de la Préfecture de police - DB 515).

[7] . Yves Guyot, op. cit., , p.137.

[8] . Ernest Raynaud, Souvenirs de police au temps de Ravachol, Paris, 1923, p. 40 sq.

[9] . Ibid., p. 294-296.

[10] E. Raynaud, "La préfecture de police in Le Mercure de France, n°478 du 1er août 1918.

[11] . Louis Hamon, Police et criminalité, impressions d’un vieux policier, 1900, p. 5-6.

[12] . E. Raynaud, "la Préfecture de police" in Le Mercure de France, n°479 du 1er juin 1918.

[13] . "Les bons candidats deviennent rares je le reconnais. Toujours insultée et vilipendée, la Préfecture de police n’a rien de bien attrayant pour quelqu’un qui se sent capable de faire autre chose" (Gustave Macé, Le service de sûreté par son ancien chef, Paris, 3e édition, 1885, p.303).

[14] . Jules Vallès, Le Globe, 11 février 1868.

[15] . Clemenceau, nouveau Ministre de l’Intérieur, écrivit une lettre le 7 juin 1906, au Préfet de police pour qu’il fasse cesser les brutalités policières -"le passage à tabac"- lettre à la suite de laquelle Lépine fit afficher dans tous les postes de police une note rappelant aux gardiens de la paix qu’ils devaient "s’abstenir en toutes circonstances de violences injustifiées" (APP, DB 42).

[16] . Avec des conséquences parfois incalculables. Ce sont les sévices et les violences dont furent victimes, au commissariat de Clichy, des manifestants arrêtés le 1er mai 1891 qui sont à l’origine des attentats anarchistes et du "ravacholisme" (J.-M. Berlière, Le préfet Lépine. Vers la naissance de la police moderne, Paris, Denoël, 1993, p.174-176).

[17] . La première police d’ordre en uniforme, créée à Paris en 1829, ne compte à l’origine que 100 sergents de ville. Ses effectifs évoluent ensuite modestement puisqu’ils ne sont que 800 au début du second Empire, en 1852. C’est la réforme de 1854 adoptant l’îlotage pour la surveillance de la capitale qui provoque un premier développement spectaculaire -de 800 à 3200- que la République prolongea et accentua : 6800 en 1871, 8200 en 1892... A la veille de la seconde guerre mondiale, il y avait plus de 16000 gardiens de la paix à Paris.

[18] . Cf sur ce problème J.-M. Berlière, "Du maintien de l’ordre républicain au maintien républicain de l’ordre" et P. Bruneteaux, "le désordre de la répression 1871-1921" in Genèses, n°12, mai 1993.

[19] . Gaston Faralicq, Trente ans dans les rues de Paris, Paris, 1934, chap. X.

[20] . Raynaud, Souvenirs de police..., op. cit., 1923, p. 155. Goron a gardé le même souvenir vivace de sa rencontre inopinée avec les "centrales" : "à la manifestation des affamés sur la place de l’opéra j’ai appris à connaître les douceurs du passage à tabac. Il m’arriva d’être pris par un remous de la foule, au moment où les gardiens de la paix chargeaient. Un grand diable de brigadier, une sorte d’hercule, m’empoigna et se mit en devoir de me passer sérieusement au tabac" ( M.-F. Goron, Mémoires de Goron, ancien chef de la sûreté, 1897, tome 1, p.99-100).

[21] . J. Vallès, op. cit.

[22] . "La police politique a toujours fait tort à l’autre" (Mes Souvenirs, Paris, 1929, p.99)

[23] . Cité par Henri Buisson, La police. Son histoire, Paris, Nouvelles éditions latines, 1950, p.171.

[24] Y. Guyot, op. cit., p.141.

[25] . "Que faut-il pour que la police soit habile ? Il faut qu’elle paie le domestique afin qu’il vende son maître, qu’elle séduise le fils afin qu’il trahisse son père, qu’elle tende des pièges à l’amitié, à l’innocence." (Chateaubriand, De la monarchie selon la charte).

[26] . E. Locard, op. cit., p. 218-219.

[27] . Léopold Pelatant, De l’organisation de la police : étude historique, théorique et pratique, Dijon 1899, p.6.

[28] . Sur ce sujet Cf André Ulmann, Le quatrième pouvoir : la police, Paris, 1935 ; Lucien Zimmer, Un septennat policier. Dessous et secrets de la police républicaine.(1927-1934), Paris, 1967 ; Louis Ducloux, Du chantage à la trahison, Paris, 1955 ; Jacques Bonny, Mon père l’inspecteur Bonny, Paris, 1975.

[29] . Louis Hamon, op. cit., p. 295.

[30] . Louis Fiaux, La police des mœurs devant la commission extraparlementaire du régime des mœurs, Paris, 1907, T.1, p.625.

[31] . Pour tous ces problèmes on nous permettra de renvoyer à notre Police des moeurs sous la IIIe République, Paris, le Seuil, 1992 ainsi qu’à "Die Straße muß frei und sauber sein : Die Französische Sittenpolizei vor1914", in Nicht nur fur die sicherheit ?" Großstadt und polizei im XIX. und XX. Jahrhundert, Herbert Reinke édit., Campus-verlag, Frankfurt/Main, 1993, p. 170-190.

[32] . "Que n’a-t-on pas dit sur ce service et sur ses agents ? Quelles injures ne leur a-t-on pas jetées à la face ? De quelles imprécations ne les a-t-on pas poursuivis ? Quelles haines n’ont-ils pas provoquées ?" (La police à Paris par un chroniqueur du Temps, 1887)

[33] . Y. Guyot, op. cit.

[34] . Vivien, "Etudes administratives : la Préfecture de police", in Revue des Deux Mondes, 1842, p. 809.

[35] . "Notre science n’est faite que des dénonciations d’un indicateur, mais sans indicateur comment faire de la bonne police ?" (Jules Belin, Trente ans à la Sûreté nationale, Paris, Bibliothèque France Soir, 1950, p. 69)

[36] . Lépine, op. cit., p. 151-52.

[37] . Vivien, op. cit., p.814.

[38] . E. Locard, op. cit., p.95.

[39] . E. Locard, op. cit., p. 33.

[40] . La "police des moeurs" par le pouvoir arbitraire qu’elle confère aux policiers sur tout le monde lié à la prostitution -filles, souteneurs, tenanciers de tolérance- fournit une part considérable des renseignements qui permettent aux policiers de résoudre des affaires qu’ils seraient bien en peine de résoudre sans elle. Voir par exemple le premier chapitre du livre de M.-F. Goron, Les industriels de l’amour, Paris, 1899, ou, plus près de nous, Charles Chenevier, La grande maison, Paris, 1976, p. 26.

[41] . E. Locard, op. cit., p.93.

[42] . "Cette vieille tradition de police qui consiste à avoir pour agents secrets des filous comptant sur l’impunité, non seulement est immorale, mais absurde [...] il vient un jour où le gaillard combine lui-même le vol qu’il va ensuite dénoncer afin d’avoir double profit" (Goron, op. cit., t. 1, p.68).

[43] . Goron, op. cit., t.4, p. 82.

[44] l’expression trouverait son origine dans la prime, sous forme d’un paquet de tabac, donnée aux policiers qui obtenaient des aveux ou reconnaissaient un récidiviste (Buisson, op. cit., p.380). C’est au tournant du siècle que l’on voit se généraliser l’expression qui devient "passage à tabac".

[45] . Locard, La police. Ce qu’elle est..., op. cit., Paris, Payot, 1919, p.33.

[46] "J’affirme que pendant mon séjour à la sûreté, je n’ai connu le passage à tabac que comme une légende" (Goron, n.18, t.4, p.81).Le procès de la Lanterne en janvier 1879 démontra, au témoignage des policiers eux-mêmes que l’usage de la force, le "passage au tabac", le "ligotage" -la "ligote" servait aux agents de la sûreté à immobiliser leurs prisonniers : la corde entourée autour des poignets, il suffisait de resserrer le lien en tournant la poignée pour que l’individu "ligoté" éprouve une douleur très vive- n’étaient pas des légendes (Cf la Gazette des tribunaux de la dernière semaine de janvier 1879 et La Préfecture de police par le vieux petit employé, 1879, p135sq).

[47] . H. Bagnol, Journal Officiel, débats, chambre, 1904, p.19.

[48] . Telle celle d’un charbonnier (Zirn) retrouvé pendu, le corps couvert de traces de coups, dans un violon du commissariat de St Ouen en septembre 1912 (voir "un crime policier", la Bataille syndicaliste du 21 septembre et l’Humanité du 13 octobre qui conclut, non sans arguments, à une "sinistre mise en scène").

[49] . E. Raynaud, Souvenirs de police au temps de Ravachol, Paris, 1923, p.105-112.

[50] . Victor Hugo, Les Misérables.

[51] . Ces différentes figures de policiers apparaissent dans Les Chouans, Une ténébreuse affaire, Le père Goriot, et surtout Splendeurs et misères d’une courtisane roman dans lequel la lutte des deux polices est symbolisée par l’affrontement Corentin -le fils spirituel de Fouché- et Jacques Collin -dont la figure doit beaucoup à Vidocq- et qui tue -tout un symbole-Peyrade et Cotenson, deux policiers à l’ancienne, puisque l’un était le protégé du Lieutenant général de police Lenoir et l’autre un ancien membre de la police de Fouché.

[52] . Locard, n.1, p.89.

[53] . Avant même que ses services soient agréés et qu’il forme sa brigade, Vidocq joua le rôle de "mouton", une variété très ancienne d’indicateurs employés dans les prisons, où des prisonniers, en échange de quelques améliorations, livrent les confidences de leurs compagnons de cellule. C’est comme "mouton" à la prison de la Force qu’il démontra sa bonne volonté et son efficacité à Henry le chef de la 2e division et à Dubois et Pasquier les Préfets de police (Jean Rigotard, La police parisienne de Napoléon, 1990, p.132-133).

[54] Canler raconte (Les Mémoires de Canler, ancien chef du service de sûreté, p.384) comment les indicateurs servaient "à faire la St Jean" : au cours de tournées quotidiennes dans les quartiers fréquentés par la pègre et aux barrières, un indicateur suivi discrètement et de loin par des agents, leur désignait d’un signe discret et convenu à l’aide de son chapeau -origine de l’expression "porter le chapeau"- les forçats évadés, les malfaiteurs recherchés, les repris de justice en rupture de ban qui étaient appréhendés par les agents sans comprendre -au début- comment ils avaient été découverts.

[55] . Paradoxalement ce fut Bertillon qui réussit cette première. Pourtant ce "jaloux qui n’aimait pas les enfants des autres", eut à l’égard des empreintes digitales, les mêmes réticences que celles qui avaient accueilli l’anthropométrie à ses débuts. C’est pourtant lui qui réussit -en 1902- la première identification au monde, au moyen des seules empreintes digitales, d’un criminel sur lequel ne pesait aucun soupçon (voir l’article associé sur Criminocorpus : L’affaire Scheffer : une victoire de la science contre le crime ? )

[56] . Est-il réellement besoin de préciser qu’en dépit de ses remarquables avancées, de ses succès spectaculaires, la police scientifique ne fut pas la panacée universelle, le miracle attendu ? Comme l’oeuvre de Jules Verne, celle de Conan Doyle avait sa part de rêve et d’illusion, et la police scientifique, la "police de l’avenir" avait ses limites : elle ne s’est donc pas substituée aux autres méthodes, qu’elle n’a pas fait disparaître, tout au plus s’y est-elle ajoutée, comme un moyen, une arme supplémentaire de la panoplie judiciaire à la disposition des policiers.

[57] . Sur ce sujet Cf J.-M. Berlière, "La professionnalisation de la police en France : un phénomène nouveau au début du XXe siècle", Déviance et société, 1987, n°1, p. 67-104

[58] . Voir J.-M. Berlière, Le préfet Lépine, op. cit., chapitre 3 : "Une obsession : faire aimer la police" (p. 117 à 158).

[59] . Lépine cité in J.-M. Berlière, ibid, p. 141.

[60] . in Mes Souvenirs, Paris, 1929, p.140.


http://www.criminocorpus.cnrs.fr/article541.html

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