À procura de textos e pretextos, e dos seus contextos.

11/11/2009

Caterpillar, la crise en pleine gueule

Thomas Lemahieu - Photographies de Bernard Ciancia


Après le conflit social contre les licenciements à Grenoble et à Échirolles, la direction de Caterpillar continue d’écraser ses salariés. Et, à travers cette galerie de portraits sans fard, insupportable pour les patrons, ils ripostent. Un livre rassemble désormais ces images de lutte.

« Dois-je rappeler que les familles ont été menacées ? » Á la mi-avril, Chris Schena, vice-président de Caterpillar Europe, sort l’artillerie lourde, dans les colonnes du Figaro Magazine, contre les ouvriers d’Échirolles et de Grenoble, coupables à ses yeux d’avoir participé à la « séquestration » de cinq dirigeants « dans une atmosphère de violence et de torture morale ». Hum ! les voilà, c’est eux. La crise en pleine gueule. Quelques « tortionnaires » parmi d’autres, en haut, en bas, de face. Identifiés comme le « noyau dur » par la direction, ils nous encerclent, ils nous occupent. Il y a Fernand, Ernesto, Cyril, Slim, Jonathan, Youcef, Abdou, Pierre, Giovanni, Fabrice, Assane, Romain, Zizou, Thierry, etc.

Aujourd’hui, il leur reste un matricule. Puis, souvent, des enfants eux aussi, et des familles en péril, elles, dans leur chair, dans leur vie. Au printemps, ils se sont bagarrés contre les 733 licenciements programmés dans les deux usines iséroises de Caterpillar. Et, quelques mois plus tard, beaucoup d’entre eux connaissent le funeste destin qu’ils ont combattu : virés, quelques-uns pour « faute lourde » ou « grave », et les autres pour « motif économique », dans le cadre du plan. Des bourreaux, les « Caterpillés » ? Ce sont ces hommes quasi exclusivement que Bernard Ciancia, photographe professionnel et voisin de l’usine Caterpillar de Grenoble, a choisi d’accompagner pendant et après la lutte. Il vient de réaliser cette galerie de portraits, rassemblés, avec d’autres images, dans un petit ouvrage publié par l’association la Mémoire des Caters et présenté, vendredi dernier, lors d’une rencontre publique à Échirolles.

Non sans difficulté : pendant des semaines, il a tenté, en vain, de s’installer dans la cellule de « reclassement » mise en place pour le compte de Caterpillar à Meylan, une banlieue huppée et éloignée des quartiers populaires où, pour la plupart, vivent les salariés de l’entreprise. « Je pensais que cela pouvait aller de pair avec une reconversion, avance-t-il. C’est une manière de se reconstruire, de reconnaître la dignité de ces gens. Mais les patrons ont refusé et, il faut bien le dire, chez Caterpillar, ils veulent continuer de démolir leurs anciens salariés, de les écraser. »

Le cas d’Alexis Mazza est, à cet égard, exemplaire. Délégué syndical central CGT de Caterpillar depuis le départ en préretraite de son prédécesseur, cet usineur de trente-huit ans, père de deux enfants, continue de subir les foudres de la direction (lire son portrait dans l’Humanité du 27 avril). Il a d’abord été mis à pied pendant deux mois, puis son licenciement pour « faute lourde » a été refusé par l’inspection du travail et il a réintégré l’usine fin juin. Mais, tout en contestant en justice sa désignation comme délégué syndical, la direction a déposé un recours hiérarchique auprès du ministère du Travail ; Xavier Darcos doit l’examiner d’ici à janvier 2010. « Á entendre la direction, je suis le meneur de tout et je suis extrêmement machiavélique, raille-t-il. Selon eux, j’ai organisé la retenue des dirigeants, j’ai démonté un portail, j’ai entraîné des gens “d’origine africaine ou maghrébine” à insulter les patrons, j’ai bousculé des chefs, j’ai fait des réunions syndicales sans autorisation… C’est totalement absurde et faux : j’ai une centaine d’attestations dans mon dossier. Moi, je dois tout aux patrons. Il faut le dire, c’est grâce à eux qu’on n’a jamais fait autant d’adhésions au syndicat qu’aujourd’hui, que le niveau de conscience s’est élevé par la lutte. C’est sans doute cela qui gêne la direction. »

Responsable CGT de la métallurgie dans l’Isère, Patrick Bernard confirme : « Alexis Mazza paraît peut-être arrogant, mais en fait, pendant la lutte, ce mec entier, apprécié par les salariés qu’il a accompagnés, ce qu’il a fait, c’est d’éviter des drames humains. Accepter qu’il soit licencié, ça serait une injustice insupportable à mes yeux. » Pour Renzo Sulli, maire PCF d’Échirolles, « il y a une volonté d’humilier, à travers l’acharnement contre Alexis, tous les travailleurs en lutte de Caterpillar. La direction doit maintenant adresser un signe d’apaisement. »

Les « Caterpillés », c’est entendu, sont des têtes brûlées, consumées par l’atmosphère de violence et de torture morale ; dedans, pour ceux qui restent, c’est la chasse aux temps morts à leur poste de travail ; dehors, pour les sacrifiés aux dividendes, la traque au bifteck. Doit-on rappeler que les familles sont menacées ?

L’ouvrage est disponible pour un prix minimal de 5 euros (plus 2,50 euros de frais de port) auprès de l’association la Mémoire des Caters, 6, rue Nicéphore-Niépce, 38130 Échirolles. Contact : 06 70 99 70 88. Site Internet : www.les-cater-enlutte.fr

L'Humanité - 11.11.09

Sem comentários:

Related Posts with Thumbnails