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24/07/2009

Wolters Kluwer France : quinze jours de grève contre le plan de licenciements

Jean Pérès

La crise du capitalisme qui a éclaté au grand jour en 2008 affecte des pans entiers de l’économie. Les vagues de licenciements se multiplient, mais certains secteurs, dont celui de la presse professionnelle spécialisée, ne sont pas directement touchés par cette crise, ni par celle plus spécifique que connaît la presse dans son ensemble (surtout la presse généraliste). Dans ce contexte, comment comprendre que l’un des mastodontes de la presse professionnelle spécialisée, Wolters Kluwer, décide de licencier presque 20% des effectifs de sa filiale française : Wolters Kluwer France (WKF) ?

WKF ?

Il est des sigles et même des noms d’entreprises qui ne sont pas familiers au commun des mortels, même relativement bien informés. Ainsi de WKF (Wolters Kluwer France). Le pharmacien qui lit son Moniteur des pharmacies, le notaire et le comptable recevant chaque jour l’un Le quotidien du notaire, l’autre Le quotidien de l’expert comptable, l’infirmière abonnée à Infirmières magazine, le travailleur social penché sur les petites annonces des Actualités sociales hebdomadaires, les nombreux juristes consultant le Lamy social ou les diverses éditions des Liaisons sociales, le garagiste découpant les articles de Carrosserie… savent-ils qu’ils contribuent, chacun de sa place, à la prospérité de l’unique propriétaire de ces publications professionnelles : WKF ou Wolters Kluwer France, premier groupe dans l’information professionnelle en France, avec 60 publications, des services en ligne, formations, etc. Pour un descriptif plus complet, même s’il date de 2004, voir ici même : « Le groupe Wolters Kluwer ».

Savent-ils que grâce à eux et à d’autres innombrables lecteurs de revues professionnelles répartis dans 26 pays, Wolters Kluwer est parmi les premiers éditeurs du monde avec un chiffre d’affaires de 3,69 milliards d’euros (loin devant Hachette : 1,97 milliards), et que Nancy Mc Kinstry, PDG de la maison mère est au 4e rang des salaires des PDG des Pays-Bas, avec 5,5 millions d’euros de rémunération annuelle, dont 628 000 euros de bonus ?

Si les lecteurs des publications de la multinationale ignorent tout cela, c’est sans doute parce que celle-ci se met rarement en avant et maintient les titres et les équipes des publications qu’elle rachète pour mieux pénétrer les marchés professionnels concernés. Les entreprises de ce type prospèrent en général sans attirer l’attention publique car elles sont relativement à l’abri des soubresauts conjoncturels et ceci surtout pour deux raisons : elles sont peu dépendantes de la publicité et elles disposent d’un marché qui fluctue peu et qui est relativement peu concurrentiel ; jusqu’à présent du moins.

Pourquoi la grève ?

C’est dire que Wolters Kluwer France a peu souffert de la crise de 2008, comme l’explique MoneyWeek : « Dans la forte récession actuelle, l’atout majeur de Wolters Kluwer réside dans le fait qu’il est peu tributaire d’un marché publicitaire en chute libre. L’essentiel des recettes (71%) est assuré par des abonnements récurrents. » (MoneyWeek N°39 25/06 – 1/07 2009). L’hebdomadaire boursier conseille à ses lecteurs « l’achat de cette belle valeur défensive ». Pourquoi ? Qu’est-ce qui permet de penser que l’achat d’actions de Wolters Kluwer est une bonne affaire ? MoneyWeek vous le dit : « Au demeurant, la société a pour objectif prioritaire, cette année, de sauvegarder sa rentabilité. La marge opérationnelle devrait rester, comme l’an dernier, de l’ordre de 20% et le bénéfice net par action se maintenir entre 1,41 et 1,46 euros . Un plan drastique de réduction des coûts a été mis en place et, uniquement pour 2009, les économies devraient atteindre le montant appréciable de 55 millions d’euros. Ces projets passent par des compressions d’effectifs qui font bondir les syndicats, notamment dans l’hexagone, où 111 postes de travail, sur un total de 1200 seraient supprimés. » On ne saurait plus clairement, plus cyniquement illustrer la notion de « licenciements boursiers », ces derniers étant explicitement intégrés à un plan de valorisation de l’action de W.K.

Il y a largement de quoi faire « bondir » les syndicats qui ont appelé, toutes tendances confondues, à la grève à partir du 22 juin. Mais eux parlent de 184 suppressions d’emplois, et non de 111, les 73 créations de postes envisagées par la direction suite à la restructuration étant très incertaines selon eux, et il faut y ajouter 60 postes qui ont été « gelés » après des départs, et 10 journalistes pigistes réguliers. Cette grève tournante - suspendue le 6 juillet jusqu’à la rentrée - semble très bien suivie et s’accompagne de manifestations diverses : concerts de casseroles, pique-nique de solidarité devant le siège de WKF, concert de soutien à la grève (avec le groupe de musisque « Los Gandillos », du nom du PDG : Gandillot...), courrier aux députés, au maire de Rueil (siège de WKF) et au Préfet, réalisation d’affiches (si belles qu’elles furent subtilisées par quelques zélateurs de la direction), collecte de fonds auprès des non grévistes pour indemniser les grévistes, rencontre avec d’autres groupes de presse qui ont connu ce genre de problèmes, animation d’un blog - « Non au plan de licenciements chez Wolters Kluwer France - qui relate tous les événements et projets liés à cette action, où nous avons trouvé beaucoup d’éléments de cet article, et auquel nous renvoyons le lecteur intéressé pour de plus amples informations.

En fait, depuis quelques années, le groupe de presse et de publications ne sort de sa discrétion qu’à l’occasion de conflits sociaux au sein d’une entreprise qui emploie tout de même 1116 personnes dont 300 journalistes auxquels il faut ajouter 500 pigistes plus ou moins occasionnels (la presse spécialisée rassemble 7300 des 37 300 journalistes français encartés, soit 20%). Les dirigeants de WKF seraient-ils particulièrement malveillants ou les salariés et syndicats particulièrement combatifs ? Ou les deux ? Le rappel des luttes passées peut nous éclairer sur les deux protagonistes.

Rappel des luttes

- Grève du 1er juillet 2004 - Un quart des salariés du groupe avaient fait grève le 1er juillet 2004. A l’origine de ce mouvement, la décision de Wolters Kluwer de supprimer 1600 emplois dans l’ensemble de ses activités, soit 8% de la masse salariale, ainsi qu’« une politique de gestion des ressources humaines au rabais et un mépris des représentants du personnel » (communiqué des grévistes). Acrimed a déjà rendu compte de cette action sous le titre « Problèmes sociaux dans l’édition spécialisée... dans le social ».

- Grève de mai 2005 - Les problèmes (distance accrue du lieu de travail, espace de travail réduit,…) liés au déménagement des diverses sociétés du groupe vers le seul site de Rueil aboutissent, après une grève, à un accord le 24 mai. Il faudra quand-même saisir le tribunal pour que cet accord soit complètement appliqué par la direction.

- Grève du 2 juillet 2008 - Trois ans plus tard, les salariés protestent contre une importante baisse du montant de la participation accordée chaque année. La participation à répartir entre les salariés passe de 5 millions à 200 000 euros !

A l’origine de cette réduction de la réserve de participation, on trouve une opération typique des manœuvres financières des multinationales : en 2007, Wolters Kluwer France emprunte 500 millions d’euros à la maison mère, Wolters Kluwer (siège à Amsterdam) à un taux d’intérêt variable et supérieur à celui du marché qui oblige la filiale à verser chaque année 30 millions d’euros d’intérêts à la maison mère pendant 15 ans (jusqu’en 2022). Ce qui pompe bien évidemment les réserves de la filiale et notamment la part disponible pour les salariés. Cette opération est "un pur montage financier, qui n’a d’autre objet que de faire remonter de l’argent vers les actionnaires en bénéficiant d’avantages fiscaux" (AG du 2 juillet 2008), la fiscalité hollandaise étant plus favorable. Face aux grévistes, la direction ne cède pas. Mais la revendication d’un moratoire sur cette dette figure à nouveau dans les revendications actuelles.

- Jugement (historique) du 5 septembre 2008 du TGI de Nanterre (2ème Chambre) - A la suite d’une action intentée par le Comité d’hygiène et de sécurité, (CHSCT), le CE, l’ensemble des organisations syndicales de l’entreprise, contre le projet d’évaluation des salariés de WKF et la procédure suivie pour le faire adopter, le Tribunal a donné raison en tous points aux syndicats, et notamment sur des points de procédure (délai de convocation du CHSCT non respecté, délai de communication de documents non respecté, non déclaration à la CNIL), ce qui couvre de ridicule une société dont l’une des principales activités est de conseiller juridiquement les entreprises. Enfin, le projet d’évaluation des salariés est également déclaré illicite par le Tribunal : « La multiplication de critères comportementaux détachés de toute effectivité du travail accompli implique la multiplication de performances à atteindre qui ne sont pas dénuées d’équivoques et peuvent placer les salariés dans une insécurité préjudiciable. Insécurité renforcée par l’absence de lisibilité pour l’avenir de l’introduction de nouveaux critères d’appréciation des salariés, ce qui est préjudiciable à leur santé mentale. » Ce qui signifie en clair que les critères d’évaluation de la direction lui permettaient de faire n’importe quoi.

On notera dans le corps du jugement du TGI un paragraphe que pourraient méditer nombre de directeurs de journaux et autres médias. En réponse à un des critères d’évaluation consistant pour les salariés « …à adapter les produits, les comportements et les solutions pour mieux répondre aux besoins des clients… » , le Tribunal déclare : « Concernant plus particulièrement les journalistes, il est illicite de leur demander de satisfaire leurs clients , alors que ce qui est demandé à un journaliste, c’est de délivrer une information exacte , même si elle doit s’inscrire dans une ligne éditoriale particulière à la revue destinée à la recevoir ».

Comme les fonds d’investissement

On a pu critiquer ici l’indifférence des fonds d’investissement à l’activité réelle des entreprises qu’ils achètent et revendent, en particulier dans le domaine des médias « Les fonds d’investissement à l’assaut des médias »et de la presse spécialisée « La presse spécialisée à l’encan ». Les entreprises plus traditionnelles, qui normalement sont gérées par des gens plus ou moins du métier et non de purs financiers, sont-elles plus avisées, plus impliquées dans une gestion à long terme ? L’exemple de Wolters Kluwer indique que non, que seules comptent, année après année, la satisfaction des actionnaires et les fastueuses rémunérations des cadres dirigeants ; et cela au mépris des salariés, de l’outil de production et de quelconques considérations à plus long terme. Comment interpréter autrement un projet de réduction du personnel dans une entreprise qui fait de copieux bénéfices et qui, au lieu de remercier ses salariés en les encourageant, s’ingénie au contraire à rogner leur rémunération et à réduire leur nombre ?

Les enjeux de la lutte des salariés de WKF dépassent les seules entreprises du groupe. C’est une raison supplémentaire de saluer leur résistance et de leur exprimer notre solidarité.

Acrimed - 07.07.09

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