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14/09/2009

Ce que révèlent les suicides chez France Télécom

Julie de la Brosse

Deux suicides la semaine dernière, une nouvelle tentative ce lundi. En un an et demi, 23 salariés de France Télécom se sont donné la mort. Voilà le groupe de nouveau mis en accusation. A tort ou à raison ?

Le taux de suicide chez France Télécom est-il vraiment plus élevé qu'ailleurs?

Chaque année en France, 21 personnes sur 100 000 se donnent la mort. Chez France Télécom, qui emploie 102 000 personnes dans l'Hexagone, 23 personnes se sont donné la mort en un an et demi. Le groupe n'afficherait donc pas une surmortalité liée au suicide, par rapport à la moyenne française. Mais les données restent éparses et imprécises. Pour y voir plus clair, de nombreuses associations militent pour la création d'un observatoire du suicide en France. "Nous ne savons même pas si le suicide chez les chômeurs est plus important ou non que chez les actifs. Comment faire un travail de prévention dans ces conditions?" déplore ainsi Michel Debout, président de l'Union nationale pour la prévention du suicide. "Dès le mois de février, alors que la crise commençait à avoir des conséquences sur le sort des salariés, nous avons alerté les pouvoirs publics sur cette question, afin de mettre en place un Grenelle du suicide. Mais ils ont attendu que des évènements dramatiques fassent la une des journaux pour s'emparer du problème".

La médiatisation des suicides est-elle dangereuse?

La semaine dernière, un salarié a tenté de se suicider en se donnant un coup de poignard. Quelques jours plus tard, une autre employée du groupe se défenestrait sur son lieu de travail. "Dans le suicide il peut y avoir un acte de contagion, analyse Michel Debout. Tant que le malaise qui a suscité le passage à l'acte n'a pas eu de réponse, d'autres suicides sont à craindre". L'écho médiatique de ces passages à l'acte peut donc être dangereux. Idéalement, il peut forcer les entreprises à prendre en compte le problème. "La question du suicide en entreprise ne sera résolue que si les directions cessent d'être dans le déni et si les représentants du personnel arrêtent la stigmatisation", explique ainsi Michel Debout. Mais chez France Télécom, on n'en est pas encore là. La direction refuse de mettre en débat sa responsabilité. Le groupe n'a cessé de rappeler à ses troupes que le suicide restait un acte personnel, et son PDG, Didier Lombard, est resté jusqu'ici étrangement silencieux.

Que se passe-t-il exactement chez France Télécom?

Les syndicats dénoncent depuis des année un "management par la peur", une expression utilisée par un des salariés qui s'est suicidé, dans sa lettre d'adieu, avant l'été. Selon les représentants du personnel, tous les moyens sont bons pour pousser les gens vers la sortie: objectifs commerciaux irréalistes, humiliations, restructurations, mutations... Le suicide n'est d'ailleurs pas la seule expression du malaise des salariés. Selon les chiffres des syndicats, le nombre d'arrêts maladie a augmenté de 50% depuis 5 ans. Quant au nombre de visites chez le médecin du travail, il est passé de 3430 à 4468 entre 2007 et 2008, soit une augmentation de 30%. En arrêt-maladie depuis l'été, Françoise, 56 ans, assistante commerciale à Lille, erre ainsi depuis des années de service en service et s'est vue muter d'office cet été dans un autre bureau de l'agglomération lilloise, avec une rétrogradation professionnelle. "Aujourd'hui je suis sous-antidépresseur. Je ne dors plus, je n'ai plus de vie", témoigne-t-elle. Comme elle, entre 2006 et 2008, 14 000 personnes ont été mutées vers des secteurs prioritaires.

Les syndicats estiment que ce mode de management a aussi pour but de pousser les gens vers la sortie. Depuis l'ouverture du capital, en 1997, sous la pression d'une compétition internationale accrue, la réorganisation de France Télécom se fait en effet à marche forcée. Mais faute d'avoir pu mettre en place un véritable plan social dans une entreprise qui compte 70% de fonctionnaires, la direction a du concocter un plan de départ volontaire, qui portait sur 22 000 suppressions de postes entre 2005 et 2008. Il n'a pas rempli ses espérances. "Actuellement, de nombreuses personnes se retrouvent sans activité réelle, ce qui peut être à l'origine d'une grande souffrance. On estime ainsi à quelque 30 000 le nombre de personnes en sureffectif chez France Télécom", explique un proche du dossier. De quoi déstabiliser un peu plus des salariés déjà en perte de repères depuis dix ans, comme l'admet le DRH de l'entreprise lui-même, dans une interview au Monde. "France Télécom offrait à ses salariés une sécurité, à la fois dans l'emploi, et dans leur mission de service public. Avec la privatisation, l'inquiétude s'est installée chez les employés, qui se sont sentis fragilisés", conclut Michel Debout.

L'Expansion.com - 14/09/2009

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