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17/03/2010

L’irresponsabilité des entreprises

Jérôme Jamin

N’importe quel individu a au moins une fois dans sa vie imaginé se soustraire aux conséquences de ses actes. C’est un désir naturel, lorsqu’on commet une faute, qu’on fait une erreur de jugement ou de choix, lorsqu’on se trompe et que cela ne va pas sans incidence, on est naturellement amené à essayer d’échapper à nos responsabilités. Cet espoir naïf de pouvoir se soustraire aux conséquences de ses actes provient de la petite enfance où il est parfois possible d’éviter ces fameuses conséquences, et à certains égards, c’est vraiment humain d’agir de la sorte. C’est humain parce que l’on vit dans un état de droit ou précisément il est très difficile de ne pas avoir à rendre des comptes.

Paradoxalement, c’est dans le monde des entreprises qu’on trouve encore de « grands enfants » qui espèrent se soustraire à leurs responsabilités. Et étonnamment, c’est encore dans ce même monde qu’il est parfois possible d’y échapper. La méthode est simple et efficace mais elle ne fait pas l’objet d’un scandale, on pourrait la décrire avec pédagogie de la façon suivante : si tu fais une erreur, change de nom et d’identité pour éviter qu’on te reproche quoi que ce soit ! Si tu ruines tes clients, change ton nom, ton logo et les couleurs de ton identité ! Si tu dégoutes tes usagers, fais de même ! Et cela marche ! Surtout pour les entreprises qui n’ont aucune identité en raison de la ressemblance quasi totale entre leurs produits et ceux de leurs adversaires, à l’instar des entreprises de téléphonie mobile ou les fournisseurs Internet : « Orange devient Base » ! « France télécom devient Orange ». La belle affaire !

Il y a quelques années, Noos (fournisseur d’accès à Internet en France) a fait l’objet d’un nombre très important de plaintes d’usagers concernant des difficultés à la fois commerciales (publicité mensongère) et techniques mais aussi en termes de communication avec l’opérateur. La direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes |1| précisait d’ailleurs à l’époque que les principaux points problématiques concernaient la qualité et la performance du service technique apporté aux clients, la facturation, le traitement des réclamations et des demandes de résiliation et surtout, derechef, les difficultés à joindre un interlocuteur. Cela fait beaucoup de choses qui ne vont pas bien du tout mais ce n’est pas un problème, car il suffit de changer de nom ! Et Noos devient Numéricable, l’actuel principal câblo-opérateur de télévision et d’Internet en France.

Si les suicides liés à des conditions de travail de plus en plus inhumaines chez Orange continuent à se multiplier, il faudra bien changer de nom ! Car Orange finira par ne plus faire penser qu’à ces malheureux dont la souffrance sur le lieu de travail est telle qu’ils préfèrent mettre fin à leurs jours. Pas très vendeur !

La pratique du changement de nom chez certaines entreprises trahit de grands enfants incapables d’assumer leurs responsabilités. Ce fait est d’ailleurs problématique quand les entreprises ont une activité à haut risque. Ainsi, lorsque la société/milice privée Blackwater change-t-elle de nom, cela devient très irritant aux yeux des victimes. Pour mémoire, le 16 septembre 2007, en escortant un convoi du département d’Etat américain, des mercenaires de Blackwater déclenchent un déluge de feu sur une place très fréquentée de Bagdad, tuant au moins 14 personnes. La société de sécurité a invoqué depuis la légitime défense malgré plusieurs enquêtes irakienne et américaine qui ont établi pour leur part que le convoi n’avait pas été attaqué. Cela fait beaucoup à charge des mercenaires (maintenus au demeurant comme contractants sous Obama), mais ce n’est pas un problème, car il suffit de changer de nom ! Et Blackwater devient Xe Services.

Le principe de responsabilité est au coeur de notre système politique et de nos efforts quotidiens pour que ce dernier soit plus ou moins démocratique. On demande tous les jours aux délinquants, aux alcooliques, aux malades, aux chômeurs, aux pauvres et aux toxicomanes d’être responsables. Tout serait pourtant plus facile pour eux s’ils pouvaient aussi changer de nom pour échapper aux conséquences de leurs actes.

|1| http://www.dgccrf.bercy.gouv.fr.

http://politique.eu.org/archives/2010/02/1035.html

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