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21/02/2010

Béton armé : l’Empire des murs

Wendy Brown

« La géographie imaginaire du type ’notre pays / le pays des barbares’ ne demande pas que ces derniers reconnaissent la distinction. Il ’nous’ suffit de tracer ces frontières dans notre esprit, ainsi ’ils’ deviennent ’eux’. » (Edward Said [1])

« Les forteresses sont en général plus nuisibles qu’utiles. » (Machiavel)

Comme un paradoxe. On nous serine partout, tout le temps, sur tous les tons, que l’époque est à la mondialisation débridée, aux flux magiques des marchandises et des personnes, à l’effacement des frontières et à la grande fraternité des échanges sans entraves, Schengen powa. Et dans le même temps, les murs - de séparation, d’exclusion, de menace - champignonnent à qui mieux-mieux, omniprésents. À force d’entendre magnifier cette glorieuse époque, la nôtre, qui aurait triomphé des barrières antédiluviennes - au premier rang desquelles le mur de Berlin - , on pourrait oublier que les champions de la fortification s’affairent derrière les beaux discours, dans les plis et replis de la planète, contrats juteux en poche. Une véritable épidémie et « un déploiement sans précédent de moyens, d’énergie, et de technologies », constate Wendy Brown, laquelle a consacré un essai à la question : Murs. Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique [2].

Des projets les plus monstrueux - en Arabie Saoudite, il est prévu d’étendre les murs actuels jusqu’à ce qu’ils encerclent l’intégralité du pays - aux plus pharaoniques - États-Unis / Mexique : déjà plus de 300 kilomètres… - en passant par les murs qui semblent là depuis toujours - Chypre ou Belfast - et par ceux qui se la jouent anodins, tels les enclos de ces gated communities [3] à la mode chez les Ricains, ils se déclinent sur tous les tons, coqueluches sécuritaires. Si bien que les murs pourraient facilement postuler au rang d’objets phares de ce siècle à peine entamé. Murs certes relookés. Souvent bourrés de technologies électroniques et de caméras de surveillances. Modernes. Mais des murs quand même.

Si l’humanité enferme et s’enferme avec une frénésie toujours plus marquée, c’est qu’elle a la frousse. Des barbares barbus, des concurrents économiques potentiels, des invasions bronzées ou bridées, des voleurs de poules, des voleurs de femmes, des… des autres. Et plus les murs se multiplient, plus le besoin de nouvelles barrières se fait sentir. « Leur prolifération globale confère aux murs une légitimité grandissante » écrit Wendy Brown. Cercle vicieux que rien ne semble en mesure de briser tant la mentalité d’assiégé a envahi notre psyché occidentale [4] :

Comme le Mur de Berlin, les murs d’aujourd’hui, et tout particulièrement ceux qui sont érigés autour des démocraties, produisent nécessairement des effets intérieurs : leur dehors devient leur dedans. […] Ils encouragent l’avènement d’une société toujours plus fermée et surveillée, en lieu et place de la société ouverte qu’ils prétendent défendre. Les nouveaux murs ne sont pas simplement inefficaces et impuissants à ressusciter une souveraineté étatique fragilisée, ils engendrent aussi, dans une ère post-nationale, de nouvelles formes de xénophobie et de repli sur soi.

Un tableau sombre, même si pas uniforme : le gris bétonné se décline à toutes les sauces, des clôtures électriques du Zimbabwe aux check-points fortifiés de Bethléem. Les murs de ce monde sont fruits de situations diverses, et diffèrent souvent largement dans leur conception. Par contre, ils sont tous, selon Wendy Brown, les marqueurs d’une souveraineté étatique en déclin : « C’est l’affaiblissement de la souveraineté étatique, et plus précisément, la disjonction entre la souveraineté et l’État-nation, qui a poussé les États à bâtir frénétiquement des murs. » Tour d’horizon.

Tour d’horizon : des murs à perte de vue

[5]

Il y a d’abord les plus connus, les deux monstres, enfants mutants de superpuissances apeurées et calfeutrées : le mur entre Israël et la Palestine, et celui entre les États-Unis et les Mexique, tous deux en perpétuelle expansion. Il y a ensuite ceux dont on entend vaguement parler un jour ou l’autre, mais sans que personne ne s’appesantisse vraiment : entre autres, le mur de Ceuta aux frontières de l’Europe ou celui construit entre l’Inde et le Pakistan. Et puis, il y a tous les autres, jamais (ou très rarement) mentionnés : entre l’Arabie Saoudite et l’Irak, l’Afrique du Sud et le Zimbabwe, entre la Thaïlande et la Malaisie, l’Ouzbékistan et la Kirghizie, en Géorgie, à Chypre, entre les deux Corée… Sans oublier tous ces murs qui ne se construisent pas sur les frontières mais à l’intérieur de territoires, frontières infra-urbaines, comme à Bagdad, Belfast ou Padoue [6]. Tant de murs. Partout. Sous toutes les formes.

Il y a pourtant quelque chose d’étonnant dans ce revival : le mur est censé être un attribut étatique has been, élément d’un autre siècle. Une muraille physique ? Pourquoi pas des mâchicoulis ? « Ces murs […] ont quelque chose de profondément archaïque. Comparés au caractère évanescent, protéiforme et tout en surface de la culture et de la politique modernes tardives, ils sont solides et permanents, et paraissent dépourvus de toute capacité de ruse et de dissimulation. […] Par leur aspect physique, ils semblent nous transporter dans une autre époque, au temps des forteresses et des rois, des milices et des douves. » Il se peut que le propos de Wendy Brown soit exagéré [7], mais il souligne cette ambivalence du mur, relevant d’un autre temps (avant l’ère numérique) et pourtant si populaire.

Il faudrait revenir sur les caractéristiques de chacun de ces murs, les interroger en détails, dans leurs divergences et leurs points communs. Difficile. Et ce n’est pas le propos de ce billet. Reste que deux de ces murs, sûrement les plus "ambitieux", sont très représentatifs de nombre de problématiques à l’œuvre dans cette épidémie murale : il s’agit évidemment du mur de séparation Israël/Palestine et du "mur de la honte", entre États-Unis et Mexique. Wendy brown recense ce qui les rapproche : « Tous deux sont au fond des remparts inefficaces contre des pressions et des violences en partie générées par les politiques mêmes qui ont présidé à leur construction ; mais tous deux jouissent aussi d’une grande popularité, puisqu’une majorité d’Israéliens et d’Américains soutiennent leur mur respectif. Tous deux intensifient la criminalité et la violence qu’ils prétendent repousser, c’est pourquoi tous deux génèrent un besoin de fortifications supplémentaires et de contrôle renforcé ; tous deux pourtant sont salués comme des instruments de paix, d’ordre et de sécurité. Tous deux mettent en scène une souveraineté que leur existence remet en question. »

[8]

Des caractéristiques partagées, donc (également en ce qui concerne le recours à la sous-traitance et à des technologies avancées), mais aussi de larges différences : si le mur israélien s’inscrit dans un contexte de guerre larvée, « la barrière états-étasunienne répond surtout aux angoisses du peuple américain face aux effets du Sud pauvre sur l’économie et la culture américaines ». Commencé en 1990, "le mur de la honte" s’étend sur 300 kilomètres, une dépense exorbitante : « Le coût global de l’achèvement et de l’entretien de la barrière pourrait s’élever à 60 milliards de dollars sur 25 ans. […] Ces chiffres sont d’autant plus remarquables que celle-ci n’est que très modérément efficace pour repousser les immigrants clandestins, dont elle a plutôt tendance à réorienter le flux. »

Dans ces conditions - efficacité plus que relative, coût monstrueux - , il convient de chercher ailleurs les véritables motifs de ces débauches bétonnées. L’amour de l’esthétique du bunker n’explique pas tout…

Le théâtre du béton armé

[9]

Le mur se fait horizon indépassable de notre époque, celui sur lequel se fracasse l’enthousiasme de celui qui se prendrait à rêver d’un avenir moins sombre. Rien à faire pour l’ébrécher : détruisez-le quelque part, il renaît ailleurs. En nombre. À l’image d’Alien, le désir de rempart grandit dans nos tripes, y prend ses aises, avant de jaillir sans prévenir. Comme la vidéo-surveillance, les rayons X aéroportuaires, Vigipirate ou la parano terroriste, le mur envisagé en tant que rempart contre l’étranger est le puissant marqueur d’une psychologie moderne basée sur la frousse, le repli défensif. Et cette psyché collective envahissante est évidemment fruit d’un matraquage intensif. Pour des États peu à peu dépouillés de leur souveraineté (Cf. Partie suivante), la mise en scène physique du péril extérieur (quel qu’il soit) permet de reconquérir les attributs du contrôle et de se concilier des populations savamment effrayées.

La plus onéreuse de toutes les frontières, celle qui sépare les États-Unis du Mexique, est largement inefficace : dotée par endroits de murs à triple épaisseur, hauts de plus de 4 mètres avec Border Patrol et vidéo-surveillance, elle n’est constituée en d’autres lieux que de frêles barrières facilement franchissables. Comme l’a écrit Peter Andreas, cité par Wendy Brown : « Le contrôle des frontières est un spectacle rituel. Quand l’échec des efforts de dissuasion met le spectacle en crise, ses auteurs essaient de sauver la face en promettant un show plus grandiose que le précédent. » L’idée est évidemment de propager des images d’ordre, d’un monde bien rangé et sous haute surveillance. Mike Davis renchérit : « Les trois épaisseurs du mur de San Diego et les fortifications médiévales du même type que l’on trouve dans l’Arizona ou au Texas sont des décors politiques. » Il s’agit de continuer à colporter cette vieille fiction de l’état protecteur, unique rempart face aux hordes barbares toujours plus sournoises [10]. Une posture plus qu’efficace en période de crise de légitimité.

[11]

Heidegger, parlant des murs, disait qu’ils contribuent à diffuser un « tableau du monde rassurant ». Cette dimension rassurante se combine désormais avec un aspect effrayant. Retour à 1984 : La guerre c’est la paix, et vice-versa. Il s’agit de mettre en scène le danger, de fabriquer le Spectacle de l’état d’urgence. Architecture du malaise et scénographie de l’invasion éventuelle servent une politique jouant sur la peur de l’étranger. Ainsi de la situation aux États-Unis, évoquée par Wendy Brown :

Peu importe que l’écrasante majorité des actes de terrorisme commis sur le sol états-unien aient été le fait de bons Blancs de chez nous, une action de l’Amérique profonde contre l’État, et que les armes ou les explosifs utilisés dans ces cas aient été produits aux États-Unis. Peu importe que les plus dangereux instruments de terreur (les armes nucléaires et biologiques, les avions détournés) soient largement invulnérables aux fortifications des frontières. Si les populations exigent de l’État qu’il barricade les frontières nationales, c’est parce qu’elles ont peur. Peur pour leur sécurité physique, peur pour leur prospérité économique, peur pour leur identité. La xénophobie est aujourd’hui tellement surdéterminée par l’insécurité économique et politique engendrée par la globalisation que même les hommes politiques conscients de l’efficacité limitée des fortifications de frontières n’ont pas les moyens discursifs de les contester.

La marque d’une souveraineté étatique en berne

[12]

À première vue, l’édification d’un mur pourrait apparaitre comme le marqueur d’une puissance étatique rutilante, d’une souveraineté indiscutable. Il serait logique d’y voir la marque d’une maitrise territoriale. Selon Wendy Brown, il n’en est pourtant rien : « Les murs actuels marquent moins la résurgence, en pleine modernité tardive, de la souveraineté de l’État-nation, qu’ils ne sont des icônes de son érosion. »

Si les États se tournent vers la vieille solution de la fortification théâtralisée, c’est en réaction à une souveraineté mise à mal « par l’intensification des flux transnationaux, où circulent non seulement des capitaux, des personnes, des idées et des marchandises, mais aussi la violence et les réseaux politiques ou religieux. Ces flux déchirent les frontières qu’ils traversent ; mais passées ces frontières, ils se cristallisent pour devenir des puissances intérieures : aussi compromettent-ils les souveraineté à la fois dans ses marges et dans son sein ».

En un sens, il y a là confirmation des thèses de Giorgio Agamben, qui estime que la souveraineté moderne passe par « une généralisation de l’état d’exception ». Dépouillé de nombre de ses attributions par d’autres puissances - capital et religion en premier lieu -, l’État se rabat sur ce qu’il maîtrise. Soit les démonstrations de puissance purement physiques et matérielles, démonstrations qu’il convient d’intensifier pour ne pas perdre l’avantage. Un état d’urgence permanent lié à une perte de pouvoir et qui ne peut déboucher que sur une folie des grandeurs généralisée.

Et même dans la gestion des murs, les États semblent parfois perdre le contrôle. Parfaite illustration, la multiplication des milices privées aux États-Unis, dans les régions frontalières du Mexique. Ces groupes - tels les Minutemen - y patrouillent pour suppléer aux faiblesses supposées des murs, s’insurgeant contre la faiblesse étatique dans la gestion de l’immigration (qu’ils considèrent, évidemment [13], comme responsable de tous les maux du pays, de la criminalité au terrorisme). De fait, ils choisissent de remédier eux-mêmes à ce qui leur apparait comme pur produit des carences du pouvoir souverain.

Juliette Volcler évoquait sur ce site, dans un bel article intitulé « Dans les brèches des états », cet abrasement de la géographie à la papa, des identités et des frontières traditionnelles. Les murs ont beau se multiplier, cela n’empêche pas le sentiment d’appartenance à un territoire de s’évanouir peu à peu :

Michel Agier relève l’émergence d’une nouvelle géographie, à partir non plus des nations, mais de leurs brèches, à partir non plus des frontières, mais des femmes et des hommes qui s’y heurtent, qui les bousculent, qui les désordonnent. C’est un peuple ou c’est une foule, qui n’est plus d’un État et qui invente sa survie dans les failles des identités nationales.

« Failles », « brèches », « heurts » etc., autant de mots qui pointent l’échec des sursauts étatiques. Les murs sont des anachronismes, les ultimes convulsions spasmodiques et violentes d’une construction territoriale en déclin et d’un néolibéralisme destructeur [14]. Eyal Weyzman le souligne : même le mur, objet physique par excellence, se dématérialise progressivement, se fait mouvant : il « est en fait devenu une série discontinue et fragmentée de barrières autonomes qu’il conviendrait d’appréhender comme un processus de ségrégation démographique – une frontière mouvante – plutôt que comme une ligne continue coupant le territoire en deux ».

En attendant que tous ces murs tombent dans un grand barouf joyeux, rappelons qu’on ne connait que deux caractéristiques positives aux murs, fortifications et autres bastilles glauques. Primo, il peuvent être détruits, grand moment d’extase populaire. Secundo, ils peuvent être utilisés comme support créatif (cf., entre mille autres, le travail de Banksy sur le mur israélo-palestinien, ci-dessous), détournés et recouverts d’œuvres diverses. La deuxième étant souvent un préalable à la première. Enfermés, à vos bombes !

Notes

[1] In, L’Orientalisme. L’orient crée par l’occident, 1980.

[2] Publié aux Prairies Ordinaires. À noter : je me suis focalisé sur certaines parties du livre délaissant notamment la dimension psychanalytique de l’essai de Wendy Brown. Pour combler ces lacunes, une seule solution : foncer en librairie...

[3] Zones résidentielles à accès restreint.

[4] Wendy Brown revient dans son essai sur l’hypothèse d’un chercheur allemand, Greg Eghigian, qui « a qualifié d’ ’homo munitus’ cette créature emmurée, passive, paranoïaque et prévisible (munitus venant de munire qui signifie fortifier, sécuriser, protéger.... ». Pour lui, le Mur n’a pas qu’un effet extérieur, il conditionne aussi - surtout - l’existence de celui qu’il est censé protéger.

[5] Zone démilitarisée entre les deux Corée.

[6] Padoue, là où le maire socialiste, désireux d’éviter des situations « à la française », a lancé la construction d’un mur séparant les quartiers de la classe moyenne du lieu où vivent la plupart des nouveaux immigrés.

[7] Quand je regarde une photo du mur de sécurité israélien, je n’imagine pas vraiment les chevaliers de la table ronde batifoler dans le décor.

[8] Mur de séparation israélien.

[9] Mur de Nicosie, à Chypre.

[10] Chaque nouvelle fortification porte en elle celle qui, plus haute, plus massive, lui succédera. « Montrez-moi un mur haut de 16 mètres, je vous montrerai, appuyé contre lui, une échelle de 17 mètres » a un jour déclaré l’Américain Janet Napolitano, secrétaire du département de la Sécurité intérieure. Avec ce corollaire implicite : il est temps de passer aux murs de 18 mètres de hauteur...

[11] Plage de Tijuana.

[12] Enclave marocaine de Ceuta, en Espagne.

[13] On est redneck ou ne l’est pas.

[14] "Non seulement la violence peut paver la voie à la néolibéralisation, mais elle est aussi un effet crucial du néolibéralisme", souligne Wendy Brown, effectuant un parallèle convaincant avec les thèses du livre de Naomi Klein, La Stratégie du choc, dont je parlais ici.

http://www.article11.info/spip/spip.php?article707

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