À procura de textos e pretextos, e dos seus contextos.

07/05/2010

La Grèce et la faillite du capitalisme européen

Hubert Prévaud

Longtemps vantée comme un modèle de croissance, l’économie grecque est aujourd’hui en faillite. Les politiques d’« ajustement » mises en œuvre par le gouvernement socialiste de Papandréou sont les pires attaques que les travailleurs aient connues en 35 ans : coupes drastiques dans les retraites et les salaires du secteur public ; augmentation de l’âge du départ à la retraite ; abolition du 14e mois de salaire (une tradition établie de longue date, mais qui revenait souvent à étaler 12 mois de salaires sur 14…) ; licenciements massifs et gel de tous les programmes d’embauche dans le secteur public. Ces mesures draconiennes ont déclenché une mobilisation impressionnante, comme on l’a vu lors des deux grèves générales du 24 février et du 11 mars dernier.

La faillite de l’économie grecque jette également une lumière crue sur la nature de l’Union Européenne et sur sa viabilité. Elle laisse présager d’une crise majeure de l’UE, d’autant que les économies espagnole, italienne, irlandaise – et même britannique – prennent la même direction que la Grèce. Toutes accumulent de gigantesques dettes publiques, non loin des 120% du PIB, pour certaines.

Impasse du capitalisme

Le capitalisme grec est à un point critique de son histoire. Après 16 ans de croissance continue, l’économie est entrée dans sa deuxième année de récession. En 2009, le PIB a reculé de 1,6%. En 2010, les économistes s’attendent à un recul semblable. Dans certains pays européens, il existe des signes de reprise – même si celle-ci reste faible et instable. Mais la Grèce, maillon faible de l’Union Européenne, plonge dans un profond marasme. Entre septembre 2008 et septembre 2009, la production industrielle a chuté de 24,5%. Fin 2009, le ministre du Travail, Andreas Lomverdos, a même prédit devant le Parlement que la Grèce connaîtrait une baisse de ses investissements de l’ordre de 20%, en 2010. Le chômage augmente rapidement. En 2009, 186 000 emplois ont été supprimés, sur une population de 11 millions d’habitants. Le même ministre a annoncé que le chômage pourrait rapidement atteindre la barre des 20%, comme c’est le cas en Espagne.

Des démagogues pro-capitalistes déclarent quotidiennement, dans les médias grecs, que la gravité de la crise est à mettre sur le compte de l’appétit insatiable du peuple grec pour le bien-être. C’est d’un cynisme sans bornes. Ce sont les contradictions fondamentales du capitalisme qui ont provoqué la crise mondiale. Ce sont ces contradictions, également, qui ont fait chuter les économies les plus faibles, sur le marché mondial – telle que l’économie grecque. Le capitalisme et ses institutions produisent des crises, de la corruption et de la dette comme la nuée porte l’orage.

Les capitalistes et l’Etat grecs sont responsables de cette gigantesque dette nationale. Elle a été créée par des subventions publiques massives au secteur capitaliste, par des allégements fiscaux et une évasion fiscale débridée, par d’énormes dépenses publiques dans la défense, par les salaires scandaleusement élevés dont bénéficient les hauts fonctionnaires, et enfin par les vagues de privatisations qui ont réduit les revenus du secteur public comme peau de chagrin.

Voici quelques chiffres qui illustrent l’origine de la dette publique grecque :

- 67,5% des recettes fiscales de l’année 2009 ont été reversées principalement dans les coffres des banques nationales et internationales, et plus généralement vers les détenteurs d’obligations d’Etat et de bons du Trésor, qui ont « prêté » de l’argent à l’Etat à des taux très juteux.

- L’enveloppe de « sauvetage » des banques s’est élevée à 28 milliards d’euros, soit 12,4% de la dette publique. Cela aurait suffi à racheter ces mêmes banques, sans parler de les exproprier.

- En 2004, le taux d’imposition sur les bénéfices des sociétés a été ramené de 35% à 25%. Pendant ce temps, les profits des 300 plus grandes entreprises ont augmenté de 365%. Cela signifie que des dizaines de milliards d’euros qui auraient pu être versés à l’Etat sont restés dans les coffres des capitalistes.

- Chaque année, en Grèce, l’évasion fiscale représente quelque 20 milliards d’euros de manque à gagner, pour l’Etat, soit près de 40% du déficit budgétaire. Ces sommes n’atteignent jamais les caisses de l’Etat. La plus grande partie est absorbée par les propriétaires d’entreprises privées. En 2008, 15 300 entreprises ne payaient pas de taxes.

- Le budget de la défense grecque, sur la période 2009-2010, a atteint les 6 milliards d’euros.

Le résultat de tout ce gaspillage et du favoritisme dont bénéficient les capitalistes, c’est cette énorme dette publique qui, selon un rapport d’une commission d’enquête créée en octobre 2009, dépasse désormais la barre des 300 milliards d’euros.

Parasites

La dette publique est une énorme source de profits pour les banquiers qui prêtent au secteur public. Le gouvernement va leur emprunter 55 milliards d’euros – pour rembourser la dette. Le seul remboursement des intérêts de la dette va s’élever à 12,3 milliards d’euros. Les « prêteurs » bénéficieront d’environ un milliard d’euros de plus que ce qui sera consacré aux retraites de la fonction publique. Cela représente aussi deux milliards de plus que le niveau des investissements publics. C’est environ le double des dépenses publiques dans la santé ou l’éducation. C’est enfin 125 % de l’ensemble des recettes fiscales d’une année entière. Sur les 55 milliards d’euros que le gouvernement va emprunter, 32,5 milliards seront versés aux banquiers.

L’année dernière, les banques grecques ont emprunté, auprès de la Banque Centrale Européenne, à un taux d’intérêt de 1%, tout en achetant à l’Etat grec des obligations rémunérées à hauteur de 7,24 % ! En janvier 2009, ces taux d’intérêt lucratifs ont attiré une énorme quantité de spéculateurs, qui ont « prêté » à l’Etat grec 8 milliards d’euros à un taux d’environ 6,2 %. Ceci leur a rapporté 496 millions d’euros de bénéfices, soit le niveau de financement nécessaire à la construction de 350 écoles !

En fin de compte, le gouvernement de Papandréou va mettre l’ensemble de la société grecque à contribution – à l’exception d’une poignée de capitalistes – dans le but de soutenir les énormes profits des usuriers qui parasitent l’Etat grec.

L’Union Européenne

Les capitalistes et les politiciens bourgeois des grandes puissances européennes – Allemagne et France en tête – ne sont pas seulement préoccupés par les menaces que cette situation fait peser sur l’euro. Ils craignent également pour les banques européennes qui possèdent des obligations grecques. Une faillite de l’Etat grec aurait de graves répercussions sur les banques européennes, qui ont investi environ 300 milliards d’euros dans les obligations de l’Etat grec et dans des actions. Les banques françaises, suisses et allemandes y ont davantage investi que les banques grecques elles-mêmes. Les banques grecques ont investi 30 milliards d’euros en obligations. Tous craignent que l’Etat ne parvienne pas à répondre à ses engagements. Sarkozy, qui s’est soudainement découvert solidaire de la Grèce, n’est pas désintéressé. Les banques françaises sont les premiers « préteurs » de l’Etat grec, avec environ 80 milliards d’euros en obligations.

C’est une situation très grave, pour l’ensemble de l’Europe. Si la Grèce fait faillite, cela pourrait provoquer un « effet domino », c’est-à-dire une série de défauts de paiement qui affecterait non seulement l’Espagne, le Portugal, l’Italie et l’Irlande, mais aussi la Grande-Bretagne. Cela conduirait à l’effondrement immédiat de toute perspective de reprise économique, en Europe.

Les bailleurs de fonds internationaux sont de plus en plus préoccupés par la solvabilité de ces Etats. Renflouer l’économie grecque, qui est relativement petite, est une chose. Mais que se passerait-il si des économies plus importantes se trouvaient dans la même situation ?

La crise grecque est sans doute la plus grave de l’histoire de la zone euro. Les plus hautes autorités de l’UE ont exigé que la Grèce réduise sa masse salariale, accélère la contre-réforme des retraites et réduise immédiatement de 10% les dépenses de l’Etat. Mais la perspective de trois années d’austérité économique n’ira pas sans provoquer de grandes lutes – et, à terme, une explosion sociale.

La crise financière grecque a accru la pression sur les autres pays de l’UE pour qu’ils « assainissent » leurs finances publiques. Cela ne peut que mener à une intensification de la lutte des classes, partout en Europe. La montée rapide du chômage a d’abord agi comme un frein sur les grèves économiques. Mais le mécontentement s’accumule, et peut éclater à tout moment. Les récentes grèves générales, en Grèce, sont une indication des perspectives qui se dessinent pour l’ensemble du continent européen.

http://www.lariposte.com/La-Grece-et-la-faillite-du-capitalisme-europeen-1366.html

Un pauvricide pour sauver la planète

Marcel Robert

Face à la destruction avancée de notre planète par des hordes de gueux, sales, pauvres et basanés, seul le capitalisme pourra nous sauver. Mais pas le capitalisme gauchisant de nos démocraties décadentes et effeminées, seul le véritable capitalisme originel est en mesure de sauver la planète et nos modes de vie.

Pour cela, il faut achever le travail commencé par nos glorieux pères au 19ème siècle et interrompu par des décennies de mainmise communiste et maintenant islamiste sur les appareils de gouvernement.

Et ce travail doit commencer par un véritable pauvricide, à savoir l'éradication définitive des pauvres, dont le nombre grandissant est la menace principale pour la survie de notre fragile planète. C'est ce que nos vaillants capitaines d'industrie avaient tenté sans succès de faire au 19ème siècle, mais avec des méthodes artisanales, en tentant d'achever les pauvres par le travail dans les usines et dans les mines.

Mais le pauvre est tenace. En plus d'être grouillant et vulgaire, il ose se rebeller contre l'ordre divin et la puissance industrielle. Il a donc fini par proliférer à la surface de la Terre, surconsommant ses ressources, polluant la nature avec ses émanations putrides et nauséabondes, détruisant l'environnement, notre environnement, avec ses lubies irresponsables (congés payés, 35 heures, retraites, etc.).

Maintenant, tous les pauvres veulent consommer, aller en week-end avec leur bagnole pourrie qui pollue, ou même aller au ski! Cela n'est pas tenable, d'autant plus que les pauvres d'Afrique ont maintenant la prétention de vivre avec plus d'un dollar par jour et réclament aussi des écoles pour leurs enfants!

"Si vous tendez la main à un pauvre, il vous bouffe le bras" disait le philosophe Henri-Bernard Vilain. Cela allait tant qu'on pouvait envoyer la troupe de temps en temps pour décapiter quelques leaders et embastiller les autres. Mais nos démocraties décadentes ont interdit la guillotine et reconverti la Bastille en opéra pour les pauvres!

Pourtant, le problème est simple, nous sommes 6 milliards sur Terre dont 5,5 milliards de pauvres. En supprimant les pauvres, on peut retrouver une population humaine acceptable pour les ressources limitées de la planète.

En fixant la barre à 100.000 euros de revenus annuels, on peut se débarrasser de 90% de la population de la planète. L'immense avantage de cette mesure est de sauvegarder l'élite de la planète, ceux qui gagnent plus de 100.000 euros par an, pour repeupler la Terre sur des bases saines et débarrassées des miasmes et de la fange boueuse de l'humanité.

Pour que ce programme soit réalisable, il faut dès à présent préparer le futur. C'est pourquoi, avant le pauvricide final, il faut mettre au turbin tous les pauvres pour fabriquer les machines qui nous permettront de nous passer d'eux une fois qu'ils ne seront plus là.

Comme le temps presse et qu'on ne va pas attendre encore un siècle pour terminer le travail commencé par nos glorieux ancêtres, il faut rapidement supprimer toutes les mesures qui empêchent les pauvres de travailler 18 heures par jour, 7 jours sur 7, jusqu'à la mort.

Une fois que toutes les machines nécessaires à notre survie seront prêtes, il faudra envisager les modalités du pauvricide.

Comme nous sommes quand même humains et, qui plus est, imprégnés des préceptes humanistes de la religion catholique, nous ne voulons pas abattre purement et simplement tous les pauvres (ce qui nécessiterait au passage beaucoup trop de munitions).

Par ailleurs, comme nous sommes des adeptes d'une technologie raisonnée au service d'une croissance durable et partisans du recyclage des déchets, il serait donc souhaitable de jeter tous les pauvres vivants dans de vastes pressoirs au sein de mégacomplexes agro-industriels, afin de produire du biocarburant à partir de leur cadavre, ce qui permettrait au passage de faire rouler nos 4x4.

Cette mesure a le double avantage d'assurer un traitement humain des pauvres (on ne les tue pas directement) et de produire du carburant, qui plus est bio! Imaginez, 5,5 milliards de cadavres pourraient produire environ 55 milliards de litres de carburant, de quoi rouler en voiture pendant des centaines d'années encore.

Car le pauvricide ne résout pas seulement la question de la surpopulation, de la surconsommation et de la destruction de la planète, il résout aussi le problème de l'épuisement de la ressource pétrolière.

Pour une fois, les pauvres serviraient à quelque chose.

http://www.fafbook.com/magazine/read/un-pauvricide-pour-sauver-la-plante_185.html

Iconographies de la pauvreté aux XIXe et XXe siècles

Apparence(s) - 3 | 2009 - Varia 3
http://apparences.revues.org/

La burqa etc. - et les œillères de Jean-Michel Aphatie

Denis Perais, Yves Rebours

Souvenez-vous : il y a à peine une quinzaine de jours, un vacarme médiatique assourdissant accueillait la décision gouvernementale de légiférer sur le port de la burqa, relayait la conférence de presse d’une femme portant ce (re)vêtement et propageait une rumeur de source bien informée sur la prétendue polygamie de son mari, présenté comme un « islamiste » et un potentiel fraudeur aux aides sociales. Ces dernières informations étaient matraquées… à grand renfort de conditionnels.

Où en est-on ? Nul ne sait… L’orage médiatique est passé. Mais il reviendra à la première occasion.
Rien ne semblait pouvoir l’arrêter, au point que Jean-Michel Aphatie se crut obligé (du moins sur son « blog ») de manifester son ras-le-bol : « On aimerait bien appuyer sur le bouton "stop" ».

Mais qui songeait-il à arrêter ainsi ?

Pour le savoir, nous avons passé en revue – en oubliant les émissions d’informations proprement dites, évidemment gavées de burqa et de polygamie – les principales interviews, chroniques ou émissions de polémiques, diffusées par RTL entre le 21 et le 27 avril 2010. Une enquête sur le site de la station, stimulée par un constat accablé – celui de Christophe Decroix, le 24 avril, lançant une intervention de son confrère Jérôme Florin, à propos de la femme-à-la-burqa et de son mari-éventuellement-polygame : « Cette affaire n’a pas vraiment grand intérêt ».

RTL à contre-courant ? Qu’on en juge…

21 avril
- Chronique de Serge July intitulée « Burqua le prétexte à fermeté ».

23 avril
- « On refait le monde », l’émission de polémique du début de soirée consacre un de ses trois sujets à « la femme voilée verbalisée au volant de sa voiture ».
- Chronique d’Éric Zemmour intitulée « Burqa : et maintenant comment appliquer la loi ? »

24 avril
- Interview de Dominique Paillé porte-parole de l’UMP par Florence Cohen.
- « Face à face Franz-Olivier Giesbert-Denis Olivennes » intitulé « Est-ce une bonne idée de présenter au Parlement un projet visant à interdire totalement le port de la burqua ? »

25 avril
- Jean-Marie Le Pen est évidemment interrogé sur ces questions à l’occasion du « Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI » dirigé par Jean-Michel Aphatie.

26 avril
- Interview d’Eric Besson, ministre de l’immigration par Jean-Michel Aphatie.
- Chronique de Franz-Olivier Giesbert.
- Interviews de Thierry Mariani, député UMP du Vaucluse, Julien Dray, député PS de l’Essonne, Maître Stéphane Maugendre, avocat spécialisé dans le droit des étrangers.
- « On refait le monde » consacre là encore l’une des trois polémiques à « Liès Hebbadj, cet homme qui pourrait perdre sa nationalité française, car il serait polygame ».

27 avril
- Interview de Jean-Marc Ayrault, président du groupe des députés PS à l’Assemblée nationale par Jean-Michel Aphatie.

À mon insu, de mon plein gré

Et Jean-Michel Aphatie ?

Il aimerait bien, nous dit-il, que l’on appuie « sur le bouton "stop" ». Sans doute est-ce la raison pour laquelle il a lui-même appuyé simultanément sur la pédale de frein et… sur l’accélérateur, en invitant successivement à son micro, Jean-Marie Le Pen, le 25 avril au « Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI », Eric Besson et Jean-Marc Ayrault, respectivement les 26 et 27 avril, sur le plateau de son interview matinale ? Au premier, il lance en début d’émission : « On va beaucoup parler de voile intégral, de l’immigration, de l’identité nationale, des thèmes que vous avez déjà beaucoup évoqués Jean-Marie Le Pen ». Quant aux deux suivants, ils ne seront invités à s’exprimer que sur les deux seuls sujets du moment.

Pourquoi ? Jean-Michel Aphatie « l’explique » en complétant sa réflexion accablée : « On aimerait bien appuyer sur le bouton "stop". Le problème, c’est qu’il n’y a pas de bouton "stop" » (blog, 26 avril).

Si Jean-Michel Aphatie n’a pas trouvé le bon bouton, il a trouvé la loi naturelle qui s’imposerait à la plupart des médias : parler de ce dont tout le monde parle. S’adressant à Jean-Marc Ayrault, Jean-Michel Aphatie est résigné : « Ce matin, vous et moi en tous cas, on ne va parler que de ça... c’est comme ça » . Nouvelle version de la leçon de grand journalisme dispensée un an plus tôt en plein blog (le 2 avril 2009) : « l’actualité est une machine dont la force s’impose à tous ».

Mais qui pilote cette prétendue machine ? Jérôme Florin pointe l’index en direction de la communication gouvernementale :

« On se dit que cette affaire ne pouvait pas mieux tomber pour le gouvernement qui vient justement d’annoncer une loi sur la Burqa » (le 24 avril). Faut-il comprendre que ce qui tombe bien pour un gouvernement, doit tomber aussi bien pour les journalistes ? Et que l’agenda des premiers dicte l’agenda des seconds ? [1].

Ou faut-il admettre l’explication de Franz-Olivier Giesbert ? La voici : « Après avoir été verbalisée pour "circulation dans des conditions non aisées", la dame en noir a hurlé à la discrimination et a décidé de porter plainte. C’était parti pour devenir une affaire d’État » (le 26 avril). Et puisque cela devenait une « affaire d’État », cela devenait aussi une affaire médiatique [2].

Il paraît que le port de la burqa en voiture nuit à la vision latérale. Heureusement, les œillères de Jean-Michel Aphatie, qui l’empêchent de voir ce que font ses confrères… et ce qu’il fait lui-même, ne nuisent en aucune manière à l’information !

Notes

[1] Nouvel exemple de suivisme des médias dominants en général et de RTL en particulier par rapport à l’agenda politique des gouvernants. Car, comme le précise Franz-Oliver Giesbert dans sa chronique du 26 avril ce « banal fait divers à Nantes, une contravention de 22 euros infligée à une femme qui conduisait en burqa » est intervenu « au début du mois ». Le tapage médiatique n’est arrivé que bien après, après la conférence de presse de la jeune femme, mais surtout quand le ministre de l’Intérieur s’est saisi de l’affaire.

[2] C’est sans doute pour cette raison que Franz-Olivier Giesbert se sent obligé de recycler sa chronique radiophonique sur RTL du 26 avril dans son éditorial du Point où il confirme, le 29, tout aussi accablé : « Quand la machine médiatique se met à mouliner quelque chose, elle ne sait plus s’arrêter ». Voir sur le site du Point.

http://www.acrimed.org/article3372.html

Rien ne va plus sur le front du logement !

Les exclusions provoquées par les difficultés de logement sont considérables, mais la réponse politique n’est pas à la hauteur des enjeux. Une analyse de Christophe Robert, sociologue, délégué général adjoint de la Fondation Abbé Pierre. Extrait du hors-série Les inégalités en France d’Alternatives Economiques.

La qualité des logements et la surface disponible par personne ne cessent de progresser au fil des années : tant mieux ! Tant mieux en particulier pour ceux qui sont logés et peuvent le rester sans y consacrer toutes leurs ressources. Reste qu’au-delà de cette réalité positive, il en est d’autres bien moins perceptibles, mais ô combien plus dévastatrices. Les raisons principales comme les effets de la crise du logement dans laquelle nous nous enfonçons chaque jour un peu plus sont pour la plupart connus. Mais ils sont peu considérés politiquement, faisant du logement une question d’autant plus préoccupante.

Un déficit de constructions

Il faut sans cesse le marteler : on ne construit pas assez et ce que l’on construit ne répond pas suffisamment aux besoins sociaux ou territoriaux. La faiblesse de la construction depuis vingt-cinq ans a fini par constituer un déficit de 900 000 logements, créant ainsi de fortes tensions sur le marché et laissant sur le bord de la route les plus fragiles socialement et économiquement. La construction est par ailleurs faible dans les secteurs où les besoins sont les plus criants : il suffit pour s’en convaincre de constater qu’en 2008, 39 000 logements ont été produits en Ile-de-France (qui compte 11 millions d’habitants), contre 29 000 en Bretagne (pour 3,5 millions d’habitants). Sans parler des décalages entre le prix des logements construits et la capacité financière des ménages, qui ont fait l’objet d’une évolution inverse au fil des décennies.

Une charge de plus en plus élevée

Toute personne sensée comprendra qu’il y a un réel problème après avoir constaté que les prix des logements ont doublé en moins de dix ans et que les loyers ont augmenté de 30 % à 50 % pendant la même période ! A l’évidence, les ressources des ménages n’ont pas suivi un tel rythme et les aides personnelles au logement, censées atténuer la facture, ont fini, au fil des mesures d’économie pratiquées, par décrocher.

Au final, les ménages dépensent trop pour se loger : 25 % de leur budget en moyenne, contre 13 % pour l’alimentation (ces proportions s’étant inversées en moins de trois décennies), mais pour beaucoup ce taux atteint 50 %. La facture est lourde en bout de course, tant sur le front des impayés de loyers, puisque leur nombre a doublé entre 2002 et 2006, qu’en matière d’expulsions locatives (50 % d’augmentation depuis 2002). Sans parler des arbitrages financiers effectués au détriment des dépenses d’alimentation, de santé ou de loisirs…

Parallèlement, on ne voit pas (ou l’on ne veut pas voir) l’étendue des exclus du marché du logement. La situation est pourtant devenue insoutenable : 3,5 millions de personnes sont non ou mal logées (personnes vivant à la rue, dans des cabanes, en camping à l’année, dans des logements dangereux…) et plus de 6,5 millions sont dans une situation de fragilisation par rapport au logement qui peut les faire à tout moment basculer dans la catégorie des mal-logés (copropriétés dégradées, surpeuplement, impayés de loyers…). 10 millions de personnes sont ainsi touchées à des degrés divers par la crise du logement.

On ne veut pas reconnaître non plus le fait que la ségrégation territoriale ne cesse de s’accentuer : un enfant sur deux est pauvre dans les zones urbaines sensibles ! Des territoires d’exclusion qui, sous l’effet de la crise du logement, se spécialisent chaque jour un peu plus dans l’accueil des ménages fragilisés, de ceux qui ne peuvent se loger ailleurs, qui sont interdits de s’installer dans les villes qu’ils font pourtant vivre et qui, pour la plupart, resteront assignés dans ces quartiers en difficulté.

La faillite, par carence, des pouvoirs publics

C’est à partir de l’ensemble de ces situations d’exclusion que la politique du logement devrait être définie, à condition de considérer que les plus fragiles doivent constituer la priorité des politiques publiques. Or nos responsables politiques continuent à faire comme si notre pays était composé d’une large classe moyenne et de seulement quelques milliers de pauvres ayant besoin d’une aide de la collectivité ou d’être mis à l’abri lorsque l’hiver redevient rigoureux. Pire, l’augmentation des coûts du logement contribue à accroître l’enrichissement de ceux qui disposent de fortes capacités d’endettement, sachant que les plus aisés se voient même offrir des mesures gouvernementales extrêmement avantageuses en matière de défiscalisation (dispositifs Robien et Scellier en particulier), réduisant au passage les recettes de l’Etat, et par là même sa capacité d’intervention.

Le fossé entre l’étendue des exclusions provoquées par les difficultés de logement et la faiblesse comme l’incohérence de la réponse politique dépasse les limites de l’acceptable. Arrêtons de croire, ou de feindre de croire, aux seules vertus du marché ! La crise du logement représente la faillite, par carence, des pouvoirs publics. Laisser faire le marché, puis se plaindre de l’augmentation du prix du foncier et du logement est cynique, car l’intervention politique ne devient alors possible qu’au prix d’un investissement coûteux très vite invoqué pour justifier l’immobilisme. C’est un fait, les lois du marché ne permettent pas à elles seules de loger convenablement l’ensemble des ménages. Il n’en a jamais été ainsi et, depuis plus d’un siècle, seule une intervention importante et soutenue dans le temps de la collectivité publique a permis, à certaines périodes, de réduire un tant soit peu les phénomènes d’exclusion par le logement.

Extrait de Les inégalités en France - hors-série Alternatives Economiques Pratique n° 043 - mars 2010.

http://www.inegalites.fr/spip.php?article1253

Já há desemprego acima de 20% em Portugal

João Paulo Madeira

Portugal vive dias sem precedentes, pelos piores motivos. Há três décadas que o Instituto Nacional de Estatística calcula a taxa oficial de desemprego, que nunca esteve tão alta: 10,1%. Mas a média nacional esconde discrepâncias a nível regional, que as estatísticas oficiais não mostram

http://sol.sapo.pt/PaginaInicial/Economia/Interior.aspx?content_id=171716

Crise, la croisée des chemins

Frédéric Lordon

Il y aurait matière à faire un sort à tous les ahuris qui depuis l’été 2007 ne loupent pas une occasion de se féliciter que « le pire est derrière nous le plus dur est passé la crise est terminée ». On rappellera qu’ils n’en sont jamais qu’à leur troisième tour de piste (automne 2007, printemps 2008, fin 2009) et que, vaillants comme on les connaît, on peut être tout à fait certains, le point chaud grec viendrait-il à relaxer, qu’ils ne nous décevraient pas pour une petite quatrième. Stupéfiante comme elle devient, la situation ne laisse cependant pas trop le loisir de s’appesantir sur ce genre de chose – et puis le compte-rendu de la cécité réjouie est devenu une entreprise sans espoir.

Stupéfiante, la situation l’est sans l’être tout à fait. Car la mutation de la crise de finances privées en crises de finances publiques, et leurs métamorphoses subséquentes en crises monétaires et en crises politiques étaient prévisibles dès la fin 2007. Comme toujours, pourtant, le passage de l’idéel au réel a des effets propres qui ont le don de nous cueillir. Et l’on a beau savoir de longue date que quelque part nous attend une heure de vérité, le jour de sa manifestation n’est pas tout à fait comme les autres.

Pour l’euro, c’est maintenant. Ou plus tard. On dira que c’est bien là une prévision d’économiste (du genre qu’on aime à promener sur rail avec goudron et plumes). Pourtant lorsque l’on aura admis que ladite « science économique » n’est pas capable d’en dire beaucoup plus en les matières présentes, on sera peut-être un peu plus au clair quant à sa scientificité véritable et à ce qu’il est raisonnable d’attendre d’elle – souvent beaucoup moins que ce que prétendent les « économistes ». En l’espèce, elle peut dire – parler d’« elle » est d’ailleurs un abus de langage car « elle » est rien moins qu’unifiée – l’entrée dans le voisinage des points critiques, mais pas le moment précis de leur franchissement ; et il y a des raisons très profondes à cette incapacité (voir infra).

Pour l’heure, le caractère délirant de la situation a au moins le mérite de fouetter les sangs et d’alimenter quelques saines colères. Ce qui n’interdit pas d’essayer d’y adjoindre un peu d’analyse, mais avec l’idée de taper les clous un peu brutalement tout de même.

Remettre la situation au clair

L’habileté de la finance privée, il est vrai bien servie par le barnum des éditorialistes et de leurs experts toujours bien accrochés, consiste à faire oublier qu’au commencement était non pas le verbe mais le foutoir spéculatif. Il n’y a pas d’intelligence politique possible de la situation présente sans remonter à son fait générateur et redéployer méthodiquement les enchaînements qui s’en sont suivis, ce qui donne à peu près ceci :

1. Avant le choc financier déclenché en 2007, il n’y a pas de problèmes de dettes publiques en Europe. Il n’y en a fucking pas !

2. Tous les ralentissements/récessions des deux dernières décennies ont pour origine des chocs financiers antécédents transmis à l’économie réelle par le canal du crédit (récession d’après krach immobilier au début des années 1990, récessions dans les pays d’Asie du Sud-Est post crise internationale de 1997-1998) ou par celui de l’effet richesse (krach Internet).

3. La crise financière dite des « subprime » est d’une ampleur inédite. Elle a frappé directement les banques, elle était par conséquent vouée à produire des effets récessifs de première grandeur.

4. Laisser se creuser les déficits publics est un impératif conjoncturel dans ce genre de situation récessioniste. Le déficit est d’autant plus grand que la récession est violente, celle-ci l’étant dans les mêmes proportions que le choc financier qui l’a déclenchée. Mais c’est ainsi.

5. Bien sûr, on peut vouloir déférer aux marchés et tenter de cadenasser le déficit budgétaire – à l’image des cinglés qui proposent de constitutionnaliser une règle d’équilibre budgétaire sans même se rendre compte qu’ils auraient l’air malin en ce moment. Il faut simplement savoir que tenter de réduire ou de maintenir le déficit en phase de récession demande des hausses d’impôts et des baisses de dépenses si violentes qu’elles aggravent immanquablement la situation qui leur a donné naissance… laissant au total les finances publiques dans un état plus dégradé qu’au départ ! (car l’approfondissement de la récession fait chuter les recettes fiscales plus vite que ne s’opère l’ajustement budgétaire), Avec juste en prime un taux de chômage à deux chiffres (dont le premier n’est pas nécessairement 1). Splendide résultat. Le cas de la Lettonie, généralement jugé admirable par la presse économique, est assez spectaculaire sous ce rapport. Car ça n’est pas faute d’avoir fait saigner la bête en contrepartie des 10 milliards de dollars du FMI et de l’UE. Réduction des salaires de fonctionnaires de 25 % et réduction de leurs effectifs de 20 %... Avec pour remarquable effet que le déficit budgétaire… s’est creusé encore plus ! Il passé à 9 % pour 2009. Mais patience, ça va payer. Pour 2010, il est prévu à… 8,5 %, gain époustouflant qui justifie largement de continuer la potion.

6. A ma droite ce qu’il faudrait faire pour calmer les marchés, à ma gauche le contraire qui convient pour ne pas trop maltraiter les populations dans l’épisode récessioniste (d’origine financière). L’antagonisme est maintenant constitué : corps sociaux vs. finance. On n’attend plus que de voir comment les pouvoirs politiques vont arbitrer.

7. Comme toujours ils tenteront de s’en tirer en donnant un peu à chacun. Mais dans quelles proportions ? Et surtout avec quel espoir d’efficacité ? Car dès lors qu’ils passent en mode « foldingue » les marchés sont encore moins capables de moyen terme qu’au naturel. Or le pilotage sans casse d’un ajustement budgétaire est très possible, en premier lieu parce que celui-ci s’effectue pour l’essentiel par le retour de la croissance mais, par conséquent, à la condition de pouvoir tenir l’horizon temporel adéquat – qui est de trois à cinq ans. Et pas de trois semaines. Strictement incapables de voir au delà quand leurs croyances collectives se polarisent à la défiance, les sur-réactions de court terme des marchés ont au surplus les pires propriétés autoréalisatrices possibles : les ventes spéculatives massives des titres publics en font plonger les cours, donc grimper les taux, avec pour effet d’alourdir immédiatement le coût de la dette variable ou renouvelable. La crise grecque est gérable tant que les taux sont de 5 %, elle ne l’est plus quand ils passent à 8 ou 10, ce qui s’est produit en quelques semaines, à situation objective quasi-inchangée et du seul fait de l’emballement spéculatif ! – lequel trouve là une confirmation de son propre bien fondé sans voir qu’il a, par ses effets d’autovalidation, produit entièrement à lui seul la « confirmation » en question…

8. Le propre de l’entrée en régime de délire de l’opinion financière ne tient pas seulement à la puissance de ces effets d’autoréalisation mais également à la dramatique dégradation des termes de l’arbitrage que s’escriment à rendre les gouvernements entre la finance et leur corps social. Car l’intensification de l’angoisse collective des marchés a pour résultat l’élévation potentiellement indéfinie des mesures capables de venir l’apaiser. Obtenir une satisfaction marginale donnée de la finance oblige à faire subir une désutilité marginale surproportionnelle à la population. Dit autrement, « acheter » un même « degré » de tranquillisation de la finance devient d’un coût économique et social explosivement croissant. À mesure que son jugement se dérègle, le Shylock moderne ne veut plus seulement une livre de chair, mais trois kilos, et puis cinq… et puis quoi encore à la fin, la bête entière ? En situation de crise aigue, les gouvernements qui s’engagent dans cette voie du « compromis » sont certains d’en sortir en lambeaux – façon de parler puisque ce sont les populations qui sont en fait destinées à la charpie.

L’effrayant durcissement en quelques semaines du plan d’« ajustement » grec donne un bon début d’illustration de ce phénomène d’explosion soudaine et délirante des sacrifices à opérer pour espérer calmer la finance. C’est là le piège caractéristique de ce qu’on nomme la « crédibilité », que la théorie économique la plus stupidement ignorante des autres sciences sociales n’a jamais été capable de concevoir autrement que comme une liste d’actions « consignes » objectives à respecter par la politique économique, alors qu’étant fondamentalement une affaire de production de croyance collective (celle des marchés), la crédibilité sollicite des mécanismes sociaux d’une tout autre nature. Dont le dérèglement, toujours possible quand il est affaire d’opinion et de croyance, peut potentiellement emmener dans des extrêmes inimaginables. Ainsi, par exemple, les investisseurs ne guettent-ils plus seulement les dispositions intrinsèques du plan grec mais la façon dont le corps social va les accepter [1], avec l’idée que, pour que le paquet d’ensemble soit « convaincant » il faudrait que le peuple grec manifeste mais en criant « oui-oui » et en faisant bravo – peut-être même, d’ici quelques jours, en disant merci. Inutile de dire que, sous ce rapport, les manifestations présentes – qui ne disent pas « oui-oui » – font un peu désordre…

9. On comprend peut-être mieux maintenant pourquoi les dynamiques économiques pilotées par la finance sont « diagnosticables » en gros mais imprévisibles en détail : elles sont affaire de croyances collectives et les déplacements de la croyance financière, parfois fulgurants, sont par suite insaisissables. Nul ne dispose des instruments susceptibles d’en cerner la formation et les brutales modifications. Il n’y a pas besoin de jouer les pythonisses pour diagnostiquer que nous sommes entrés en zone critique, et que tout peut s’y produire. Mais littéralement tout, c’est-à-dire aussi bien la propagation foudroyante de la défiance aux autres pays de l’euro, avec une bonne probabilité d’explosion générale au bout du compte, que le retour au calme d’ici une semaine. Qu’on ne se laisse pas abuser cependant par ce qui n’est qu’une apparente (et fausse) symétrie. Car le « problème » qui a donné naissance à ce mouvement incontrôlable de l’opinion financière est, lui, là et bien là, profondément incrusté dans le paysage. Aussi pourra-t-il à tout instant ré-exploser et condamner les ravis de « la crise est finie » à des adieux à la façon des Compagnons de la chanson, c’est-à-dire à un quatrième chapeau à manger et à un cinquième tour de chant.

Lisbonne RIP

Le « problème » en question est double. Ou plutôt il est en toute généralité celui du sur-endettement global, et spécifiquement celui de la façon dont la zone euro est armée, ou plutôt désarmée, pour y faire face. Tous ceux qui s’obstinaient à soutenir le caractère indépassable des traités européens et leur magnifique résistance à la crise quand on leur expliquait qu’ils étaient voués à partir en lambeaux ont l’air fin. Car dans le meilleur des cas le traité, déjà à l’état de guipure, va finir à la poubelle – à tout prendre le lieu où il s’en tirerait avec le moindre déshonneur.

Dès les années 1990, les économistes hétérodoxes expliquaient qu’à l’inverse de l’indigente théorie standard qui n’y voit qu’un commode instrument des échanges, la monnaie est un rapport social, inscrit dans des formes institutionnelles et engageant des forces de nature profondément politique. Ils en déduisaient la non-viabilité de long terme d’une construction monétaire qui n’est pas adossée à une communauté politique constituée comme telle [2] (ce que la présente Europe n’est en aucun cas), par défaut rédhibitoire des mécanismes politiques qui doivent inévitablement être activés pour accommoder une crise violente – événement sur lequel un projet de long terme saurait difficilement faire l’impasse, spécialement dans l’univers d’instabilité chronique de la libéralisation financière. Les ravis européistes commencent à s’en apercevoir, malheureusement un peu tard. Car voilà le fâcheux aléa matérialisé. Les États-Unis n’ont pas eu de difficulté notoire à absorber le défaut de la municipalité de New York dans les années 1970 ou le défaut du comté d’Orange dans les années 1990. Les arguments d’échelle ne changent rien à l’affaire. Si un état entier venait à faire défaut (hypothèse rien moins que fantaisiste d’ailleurs), le gouvernement fédéral viendrait à sa rescousse sans tergiverser bien longtemps. Et en mettant sur la table ce qu’il faut sans délai.

Les médias étant strictement incapables de cette vigilance élémentaire en quoi consistent le travail d’archives et la remise des directeurs attitrés de l’opinion publique face à leurs propos du passé, on rêverait de la machine à remonter le temps qui nous ramènerait en 2005 et nous ferait entendre à nouveau les promesses de prospérité éternelle (et aussi d’impossibilité de toute alternative). À défaut d’un chronoscaphe adéquatement bricolé on se contentera de l’éloquente démonstration présente, offerte par une construction monétaire dépourvue de tout mécanisme politique permettant d’accommoder les tensions économiques et ne disposant plus du moindre degré de liberté – à part celui, bientôt inévitable, d’envoyer valser le traité pour le réécrire de fond en comble. Rigide absolument, l’union économique et monétaire n’a que le choix de rompre ou de voir ses règles bafouées – mais avec quel effet sur l’opinion financière...

C’est évidemment le cas du pacte de stabilité, devenu fictif depuis l’entrée en crise économique de 2008. Ça l’est également des règles d’intervention de la BCE qui, après avoir juré que jamais elle ne détendrait ses standards de collatéraux pour un seul pays, a dû – et heureusement, elle l’a fait ! – consentir à rendre éligibles au refinancement les titres de la dette grecque déclassés en junk. Dans cette affaire, ça n’est pas tant de faire ce qu’elle fait qui est problématique que de s’être d’abord fixé des règles absurdes pour devoir ensuite les violer soi-même à la face de tous – l’histoire de toute la construction économique européenne depuis Maastricht, l’histoire d’une gigantesque malfaçon. C’est bien là d’ailleurs le genre de sottise qui a le don de rendre un peu plus dingues les marchés qui trouvent dans la rupture des règles un motif supplémentaire de sortir de leurs gonds là où, sans règles formelles aussi « dures », des ajustement souples peuvent se produire sans même que les agents de la finance trouvent à les problématiser.

Mais le défaut d’unité politique est évidemment le plus patent quand il faut improviser à chaud des formules de sauvetage, alors même que les États-membres divergent profondément quant aux principes du sauvetage. Il est vrai qu’ayant présupposé que le pacte de stabilité était inviolable, il n’était plus utile d’envisager ne serait-ce que l’hypothèse d’un défaut souverain. Pas de chance, nous y sommes… Et dans le vide procédural où il tombe, l’événement n’offre que des mauvais choix.

De la crise bancaire à la crise de finances publiques… et retour !

Soit, on laisse la Grèce faire défaut, après d’ailleurs que, en ce sens impeccablement européen, son premier ministre a juré que cette « ligne rouge » était infranchissable – serment à interpréter comme le signe d’un franchissement à venir. Comme toujours dans la finance, le défaut n’aura probablement pas le bon goût de rester local. Charme de la mondialisation oblige, la dette souveraine grecque est détenue à 70 % par des non-résidents. Un défaut grec est donc très bien parti pour faire tanguer une nouvelle fois le monde bancaire – détenteur de 45 % de l’encours tout de même. Jusqu’au point de renouveler le bel automne 2008 ? Pourquoi pas. Les banques grecques elles-mêmes commencent à fuir de toutes parts du fait du départ en catastrophe de leurs plus gros déposants. Mais surtout, on voit revenir les prodromes du grand jeu qui avait fait fureur à partir de l’été 2007 : « qui a quoi dans ses placards ? » Il ne s’agit plus de CDO dérivés de crédits subprime mais de titres souverains (et pas seulement grecs au fur et à mesure que se répand la défiance). Mais les effets sont les mêmes : les banques commencent à se regarder mutuellement de travers. Comme alors, on mesurera l’intensité de la méfiance interbancaire à l’ouverture du spread de l’OIS (Overnight Index Swap) et du Libor à 3 mois [3] – et tiens ! le voilà qui (re)commence à frémir [4].

C’est en ce point précis que la contagion post-grecque menace de faire très mal. Car ce sont de tout autres encours qui deviendraient « à problème » la spéculation se déplacerait-elle vers les dettes portugaise et surtout espagnole (en attendant irlandaise et anglaise). Des révisions en cascade des notations, avec inévitables dévalorisations brutales à la clé, auraient des effets proprement nucléaires. Quelques petites banques portugaises et espagnoles ont déjà vu leur accès fermé aux marchés de gros du crédit. Et les primes des CDS des principales banques de la zone euro sont en train de remonter gentiment. Il faut redire à quel point cette dynamique potentiellement fatale est insaisissable et imprévisible : car elle n’est pas autre chose que la dynamique de la croyance financière même, qui peut très bien (ou pas) se polariser d’un coup sur l’idée fixe de la contagion et de l’éclatement de l’euro… et faire ainsi advenir la contagion et l’éclatement de l’euro.

Par un effet ironique de rétroactions successives dont la finance a le secret, la crise de finance privée de 2007-2008, tournée en crise de finances publiques en 2009-2010, retournerait à son point de départ, c’est-à-dire au secteur bancaire privé avec des effets de dévastation largement comparables à ceux du premier service. Et obligation d’un nouveau secours public, tournez manège ! Déconfitures privées et défauts souverains sont maintenant tellement intriqués qu’ils en deviennent indémêlables, et les causalités jouent dans tous les sens. Ainsi, par exemple, un scénario assez plausible de déclenchement d’une crise espagnole pourrait très bien venir… d’un naufrage préalable des banques privées. Car celles-ci ne vont pas tarder à encaisser le plein effet du collapsus du secteur de la construction qui, toutes activités latérales agrégées (sous-traitants, agences, etc.), représente pas loin d’un tiers du PIB espagnol – or les mises en chantier se sont effondrées des deux tiers et les permis de construire de 95 % [5] ! Les cajas régionales sont en première ligne, farcies de mauvaises dettes en attente de révélation, et si les choses tournaient mal et que le gouvernement espagnol devait monter un plan de secours pour une part importante du secteur bancaire – coûteux pour les finances publiques [6] –, il n’en faudrait pas beaucoup plus, dans l’état de suspicion d’une opinion financière qui a déjà les nerfs à fleur de peau, pour lancer le grand massacre des titres publics espagnols.

L’occasion d’une autre monnaie unique : la monnaie commune

Mais faut-il laisser les Grecs aller au défaut ? Du point de vue des autres Etats européens non, puisque c’est assez vraisemblablement libérer les forces de la contagion qui n’attendent que ça – or, il faut en être bien certain, le sauvetage de la Grèce, monté dans la douleur, ne sera pas reproductible à l’échelle espagnole par exemple. Du point de vue des Grecs seuls, la question mérite d’être étudiée. Si l’on veut répondre oui cependant, il faut répondre complètement, c’est-à-dire en accompagnant le défaut d’une sortie, éventuellement temporaire, de l’euro. Le cas russe de 1998 et le cas argentin de 2001-2002 montrent que la combinaison du défaut et d’une vigoureuse dévaluation a d’excellentes propriétés.

Certes la dévaluation renchérit la dette libellée en devises, mais on s’en moque puisque de toute façon on en suspend les paiements. Les finances publiques s’en trouvent considérablement allégées et n’ont plus à effectuer un ajustement violent n’ayant pas d’autre effet que d’approfondir la récession (par là d’ailleurs ruinant in fine sa propre efficacité budgétaire). La dévaluation donne un coup de fouet aux exportations et relance la croissance. Or ça n’est que par la reprise de la croissance qu’on stabilise les ratios Dette/PIB et qu’on restaure la solvabilité souveraine – on en finit presque par se demander si ça n’est pas la seule formule véritablement efficace pour sortir par le haut de ce genre de situation autrement vouée à abandonner les intéressés à une décennie, au moins, d’austérité aggravée.

Le problème de la sortie de l’euro… c’est qu’il faut en sortir ! Là où il peut s’opérer aisément dans n’importe quel autre cas, l’ajustement de change est constitutivement interdit par la monnaie unique (sans parler des difficultés logistiques), et y procéder par sortie (puis rentrée – à un niveau révisé) est la croix et la bannière. C’est la malfaçon princeps de la monnaie unique. Plusieurs personnes, dont Jacques Sapir, avaient plaidé à l’époque pour une monnaie commune, seule convertible contre les devises extra-européennes, par rapport à laquelle les monnaies européennes auraient reçu chacune une parité de départ, mais révisable selon, non pas des mécanismes de marché (systématiquement désordonnés et incapables de produire à chaud le moindre ajustement smooth) mais des processus de négociations politiques (à l’unanimité ou à la majorité très qualifiée, avec contreparties à l’autorisation de dévaluation d’un des membres, etc.). Les monnaies nationales auraient fonctionné en gros comme des dénominations de la monnaie commune européenne, mais – et c’est une différence immense – des dénominations aux taux politiquement ajustables. C’est ce mécanisme qui fait cruellement défaut, et si les événements, aujourd’hui ou dans quelques mois, tournent à la décomposition complète du traité de Lisbonne avec obligation de tout refaire à neuf, c’est une telle idée qu’il faudra vigoureusement pousser.

Car il ne faut pas s’y tromper : à supposer que le calme revienne prochainement, il serait tout à fait temporaire. Le plan grec est auto-invalidant ! La brutalité de la récession qu’il va produire condamne le rétablissement budgétaire à être toujours à la traîne de l’effondrement des recettes fiscales et tous les efforts mis à réduire le déficit aboutiront à le creuser davantage (ou à le maintenir très haut) ! C’est pourquoi si elle ne vient pas aujourd’hui, l’heure de vérité sonnera d’ici douze ou dix-huit mois, lorsqu’on s’apercevra de cette dynamique du désespoir et que, la solvabilité grecque apparaissant pour ce qu’elle est, à savoir irrattrapable dans ces conditions, il faudra bien rendre les armes et passer à autre chose.

De la planche à billets aux assignats

Que peut-il se produire au moment où les gouvernements européens prendront conscience de leur stratégie des Danaïdes et jetteront l’éponge ? À supposer qu’il s’obstine à rester dans l’euro en continuant de payer la dette, alors que le marché des capitaux lui sera fermé pour de bon, et privé d’une banque centrale nationale qui pourrait lui prêter directement, le gouvernement grec pourrait tout à fait en venir aux assignats : il émettra lui-même du papier pour payer ses dépenses en excès sur ses recettes. C’est bien ce que les provinces argentines ont fait au début des années 2000 (patacones)… et ce que fait la Californie depuis 2009 ! L’État de Californie, en effet, paye en partie ses fonctionnaires avec des bons à terme, appelés IOU, portant intérêt et convertibles en cash à des échéances qui dépendent d’ailleurs de l’état de la trésorerie…

À n’en pas douter, comme un signe de grande santé, cette mesure fera très bonne impression sur l’opinion des marchés… Comme, entre temps, la situation du Portugal et de l’Espagne – mais il serait utile également de se souvenir qu’existent des pays-modèles comme l’Irlande, le Royaume-Uni… et les États-Unis dont les situations de finances publiques ne sont pas beaucoup moins pourries que celle de la Grèce – la contagion, à l’inverse de la guerre de Troie, aura bien lieu ! Que peut-il se passer à ce moment là ? Il n’y a pas trente six solutions : seul le prêteur en dernier ressort a la capacité de sauver le système : la banque centrale. C’est bien elle qui est intervenue pour régler le problème des dettes bancaires privées. C’est elle qui devrait intervenir pour régler le problème des dettes publiques consécutif au problème des dettes privées. À ceci près que le divin traité l’interdit ! Sauver la finance privée, c’est autorisé. Sauver les finances publiques, non.

En 2005, grande année constitutionnelle, il ne fallait pas dire tout ça, c’était archaïque et égoïste. On ne sait pas si les ravis européistes d’alors trouvent le spectacle d’aujourd’hui moderne et altruiste, mais il va falloir qu’ils se fassent à l’idée un peu douloureuse que ce qu’ils ont défendu sous la promesse de donner leur sang était défectueux dès le départ, et que tout va partir en morceaux, avec l’éventualité d’être refait mais sur des bases absolument contraires à celles qu’ils avaient déclarées sans alternative. En particulier celle-ci : la BCE doit pouvoir prêter directement aux États. Les Anglo-Saxons, à qui on reconnaîtra la vertu d’avoir le dogme moins encombrant, s’en sont tirés en bafouant leurs principes antérieurs par un simple jeu de renomination : on a ainsi appelé Quantitative Easing (QE en langage abrégé et comme euphémisme de degré deux réservé aux initiés) la vulgaire planche à billets qu’on avait juré définitivement fracassée. Tout bien considéré, elle peut encore servir, et même elle ne marche pas si mal ! La Bank of England et la Réserve Fédérale n’ont pas hésité bien longtemps et financent ouvertement leurs Trésors respectifs. En Europe, on prend son temps. En fait le temps de la guerre de tranchée.

Retour (brutal) de l’économie politique

Car c’est une gigantomachie dogmatique qui s’annonce. Axel Weber, le président de la Bundesbank, a déjà fait savoir qu’il jugeait parfaitement déplacé d’envisager de faire faire à la BCE des choses inhabituelles au seul motif du cas grec. Pour tous les radotages sur l’indispensable couple franco-allemand, il faudra bien se faire à l’idée qu’il y a un problème avec l’Allemagne [7]. Le droit ne prend de consistance que par les forces politiques qui le soutiennent et, ces forces viennent-elles à manquer, les constructions juridiques s’affaissent sur elles-mêmes comme poupées de chiffon. Les Argentins avaient ainsi cru bon d’inscrire dans leur Constitution le dispositif monétaire du currency board comme gage de crédibilité suprême de leur lutte contre l’inflation. Mais le currency board, révélé insoutenable, a conduit droit à la crise monétaire de 2001 et, tout constitutionnel qu’il soit, il a été bazardé d’un trait de plume parce que, par nouveau gouvernement interposé, la souveraineté populaire a décidé que ça suffisait.

Voilà d’ailleurs la redécouverte que vont bientôt faire, ébahis, les gens qui nous gouvernent, qu’on appellerait à peine « hommes politiques », spécialement au niveau européen, tant ils semblent ignorants des forces fondamentales de la politique : il y a des peuples, en dernière analyse la souveraineté en émane, et passé certains seuils de mécontentement ce sont eux qui se chargent de tout envoyer valser. Evidemment ça fait des processus un peu désordonnés – de ceux qui font les cauchemars de la finance. Or l’antagonisme par lequel on a ouvert la présente analyse – corps sociaux vs. finance –, en fait permanent mais le plus souvent inaperçu, apparaîtra bientôt à l’os – si ça n’est pas déjà fait. Et retour à la question décisive de l’« arbitrage ». La politique est une affaire de puissance et par conséquent de violence.

L’alternative de l’insurrection et du coup de sang gouvernemental

Latente et mise en forme, ou bien ouverte ? C’est la question. À ce propos, la crise semble livrer l’enseignement suivant. Au degré d’incrustation des intérêts financiers au sein même de l’appareil d’État [8], il n’est que deux situations, et deux seulement, où des gouvernements qui se sont fait consciencieusement, depuis deux décennies, les serviteurs des intérêts de la finance peuvent se retourner contre elle et entreprendre de l’arraisonner : 1) L’insurrection, qui force la main au gouvernement ; 2) que la finance s’attaque directement aux intérêts vitaux de l’État. Les Grecs sont peut-être en train d’explorer la première solution, à ceci près que ça n’est pas à leur niveau que se décident les rétorsions structurelles contre la finance. La deuxième solution a finalement le même modus operandi que la première : elle « force la main », sauf que ce ne sont pas des émeutes qui s’en chargent mais une situation de crise financière si aiguë qu’elle supprime radicalement l’option de l’attentisme et force à bouger – un peu à la manière de ce que les gouvernements durent faire à l’automne 2008.

Or si, par contagion, venait à se généraliser un mouvement de défiance sur les titres souverains de la zone euro, assorti donc de crise monétaire, on peut imaginer que les gouvernements ne resteraient pas les deux pieds dans le même sabot à regarder passivement la monnaie unique voler en éclat : restauration de contrôles drastiques des mouvements de capitaux, réforme flash du statut de la BCE pour lui faire prêter directement aux États, tout serait bon. Asservis à la finance depuis deux décennies, les gouvernements ne se retourneront d’eux-mêmes contre celle-ci que si elle vient à les agresser directement à un point qui leur semble intolérable et les dessille enfin – car tant que ça n’est que le corps social qui déguste, l’inconvénient est jugé négligeable, en tout cas indigne du sacrifice d’un dogme. La ruine de « leur » construction politique européenne peut peut-être constituer ce point.

Entre temps les opinions publiques européennes, grecque mise à part, sont étonnamment calmes – peut-être parce que « ça » n’a pas encore mordu assez profond. Mais « ça » ne va pas tarder à faire mal. Le passage de la douleur à la révolte n’a rien d’automatique, mais rien non plus d’impossible. On saura sous peu de l’insurrection ou du coup de sang des États eux-mêmes (c’est-à-dire de l’explosion d’une crise de dette souveraine généralisée dans la zone euro) lequel des deux scénarios coupe le fil avant l’autre. Le « peu » de « sous peu » ne se comptant pas forcément en jours, mais éventuellement en trimestres. C’est bien pourquoi les benêts de « la crise est finie » s’y laissent prendre à tous les coups : ils ont oublié qu’entre le krach de 1929 et le pire de la Grande Dépression, il a fallu quatre ans de décomposition… Comme on l’a laissé entendre, si le coup de chaud grec d’aujourd’hui vient à se détendre, ce sera une détente toute temporaire, en attente des douloureux constats d’insolvabilité (produite par des plans absurdes de restauration de la solvabilité). On se donnerait rendez-vous d’ici douze ou dix-huit mois. Mais le problème des dettes souveraines est maintenant bien installé dans le paysage mental des opérateurs de la finance et il n’est pas près d’en sortir. On peut donc aussi leur faire confiance pour hâter les échéances…

C’est donc peut-être, dans ce chaos, une époque qui s’apprête à se refermer. Une époque dont le symptôme aura été le surendettement généralisé. Le paradoxe veut que ce soit un symptôme parfaitement libéral, là où le libéralisme se targue d’être le discours même de la vertu. Car tous les surendettements dérivent de la déréglementation générale. Le surendettement privé est le produit de la compression des revenus entraînée par la flexibilisation du marché du travail, la concurrence et la contrainte actionnariale. Le surendettement bancaire vient des joies de l’effet levier, quand il s’agit de pousser toujours plus haut la rentabilité financière des paris spéculatifs. Le surendettement public est l’expression de l’idéologie de la défiscalisation – et accessoirement des déséquilibres conjoncturels que l’instabilité d’un système de marché libéralisé ne cesse de recréer.

La finance internationale se trouve donc confrontée à la tare par excellence du système dont elle est elle-même l’expression la plus accomplie. On pourrait alors avoir l’envie de boucler la boucle et de fermer le chapitre par une sorte de geste logique : faire éponger le surendettement par la finance elle-même, avant de tirer le rideau. Voilà où les taxes sur les transactions financières trouvent leur meilleure pertinence. Mais pas avec des taux microscopiques à la Tobin qui ne voulait que mettre « un peu de sable dans les rouages ». Ce ne sont pas de menus grains de sable qu’il faut balancer dans la machine mais quelques bons pavés fiscaux – en laissant toujours ouverte la possibilité d’apprécier si des pavés tout court… Tout le monde a idée de l’énormité du volume des transactions et de ce que leur taxation peut rapporter comme recettes phénoménales. Gageons qu’il y a là largement de quoi rembourser les dettes publiques ; aider au financement des retraites, etc. Les amis de la banque vont hurler qu’on prend leur chère finance pour une vache à lait, qu’on veut la traire, peut-être même la tuer. Et ils n’auront pas tort.

Notes

[1] Une analyse de ce genre avait déjà été conduite à propos de la désinflation compétitive des années 1990. Voir Frédéric Lordon, Les quadratures de la politique économique, Albin Michel, 1997.

[2] Voir par exemple André Orléan, « La monnaie autoréférentielle. Réflexions sur les évolutions monétaires contemporaines », in Michel Aglietta et André Orléan (dir.) La monnaie souveraine, Odile Jacob, 1998.

[3] Le LIBOR (London Interbank Offered Rate) est le taux du marché interbancaire. L’OIS, swap de taux pour une échéance de un jour, est considéré comme le taux du crédit interbancaire « sans risque ».

[4] Il est passé de 6 points de base le 15 mars à 13,4 points de base le 6 mai. C’est encore ridicule à côté des 360 points de base d’octobre 2008, mais on a du temps devant nous, et dans la finance les choses peuvent aller assez vite...

[5] Patrick Artus, « Crise de liquidité ou crise de solvabilité dans la zone euro : une distinction, très importante », Flash Natixis, n° 185, 22 avril 2010.

[6] Pour soutenir les cajas chancelantes, le gouvernement espagnol a constitué en 2009 un fonds de secours abondé à hauteur de 99 milliards d’euros, pour l’heure peu tiré. Pour l’heure le gouvernement compte beaucoup sur les restructurations bancaires « spontanées » pour régler le problème et faire reprendre les mauvaises banques par les bonnes…

[7] Voir sur ce blog, « Ce n’est pas la Grèce qu’il faut exclure, c’est l’Allemagne ! »].]. Elle a reçu de l’histoire un legs traumatique qui lui interdit d’envisager certaines solutions de politique économique même quand elles sont rationnelles – comme l’est le QE dans une situation de surendettement généralisé. C’est le genre d’incapacité tolérable quand tout va bien, mais qui devient légèrement encombrante quand la crise remet à nu des intérêts vitaux. Et voilà où la contradiction européenne devient intordable : on ne violentera pas l’Allemagne sur ces sujets-là – rapportée à son histoire, ses idées fixes sont entièrement légitimes, c’est juste qu’elles ne sont pas compatibles avec une communauté de politique économique dont les autres membres ne les partagent pas ; quand bien même on l’entreprendrait, la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, qui n’a validé le traité de Lisbonne que sous de nombreuses réserves, ne laisserait sans doute pas faire certaines choses (avec le grand renfort de la Bundesbank).

Du côté allemand, l’impasse est donc aussi juridique. On pourrait objecter qu’elle est de même nature pour les autres États membres puisque tout de même il y a des traités… Mais il ne faut pas céder à ce qu’André Orléan a nommé l’illusion légaliste[[André Orléan, « Les croyances monétaires et le pouvoir des banques centrales », in Jean-Philippe Touffut (dir.), Les banques centrales sont-elle légitimes ?, Albin Michel, 2008.

[8] Sur l’incapacité des gouvernements en deux ans à produire la moindre re-régulation sérieuse, voir sur ce blog « La régulation financière : entre contresens et mauvais vouloir »

http://blog.mondediplo.net/2010-05-07-Crise-la-croisee-des-chemins

Roms: l'intégration manquée

Marie Kostrz

Quatre ans après son arrivée dans le Pas-de-Calais, la communauté rom de Wimille a été expulsée ce mercredi 5 mai vers la Roumanie. Nous l'avons rencontrée.

Ce reportage a été réalisé début mai, avant l'expulsion du camp de Roms de Wimille.

C'est ce qu'on appelle un délaissé d'autoroute: une large bande de terre coincée entre un rond-point et une voie rapide. Sans cesse, des voitures surgissent à ses abords et s'engagent sur l'autoroute A16, en direction de Calais. Dissimulés derrière une rangée d'arbres, plusieurs dizaines d'hommes, de femmes et d'enfants vivent sur ce terrain appartenant à l'Etat. Sans eau courante, sans électricité, sans tout-à-l'égout. A l'entrée du camp, une nuée d'enfants piaillent et jouent ensemble. Certains ont des chaussures, d'autres sont pieds-nus. Un mince filet d'eau sale ruisselle quelques mètres plus loin. Des bouteilles en plastique coupées en deux flottent à la surface."C'est ici que nous puisons l'eau pour la vaisselle et la toilette", indique Adrian, âgé d'une vingtaine d'années. Bienvenue dans la communauté rom de Wimille.


Ce groupe d'une cinquantaine de personnes d'origine roumaine n'est cependant plus dans le Pas-de-Calais pour longtemps. Ce 5 mai, les dernières familles doivent embarquer dans un avion, direction la Roumanie.

Le 29 mars dernier, la police des airs et des frontières (PAF) a encerclé le camp à 3h30 du matin. "Vers 6 h, les policiers ont frappé très fort contre les parois de nos caravanes. Puis, ils ont emmené tous les hommes", précise Adrian. Quinze heures de garde-à-vue plus tard, tous sont relâchés, une obligation de quitter le territoire français (OQTF) en poche, leurs papiers d'identité confisqués. Le lendemain, les femmes du camp sont interpellées à leur tour. Verdict: les Roms ont un mois pour quitter la France. Ce délai expiré, ils pourront être transférés au centre de rétention administratif (CRA) de Coquelles, près de Calais, situé à quelques kilomètres du camp.

Les associations, un soutien salvateur

A la veille de l'entrée de la Roumanie dans l'Union Européenne, en janvier 2007, cinq familles roms avaient décidé de profiter de leur toute nouvelle liberté de circulation dans l'espace communautaire. En décembre 2006, elles délaissent Barbulesti, leur village, ravagé cette année-là par de spectaculaires inondations. Après un détour par Mulhouse, elles rejoignent les terres humides du Pas-de-Calais."On croyait qu'il n'y aurait pas de racisme ici", justifie Adrian. "En Roumanie, nous les Roms n'avons aucun droit."

Un hiver passé sous des tentes Quechua et cinq expulsions plus tard, la communauté de Roms est finalement parachutée en 2008 sur le délaissé d'autoroute. Hervé Malherbes, ancien sous-préfet, leur donne en effet l'autorisation d'y installer leurs caravanes, achetées par des associations. Elles seront même affrétées par camion sur le nouveau terrain.

"Quel gâchis", lâche Jeadette Vaillant, présidente de la Ligue des Droits de l'Homme (LDH) de Boulogne-sur-mer, en songeant à l'expulsion. Depuis le printemps 2007, l'organisation se bat pour que les droits des Roms soient davantage respectés. Progressivement, certains habitants se mobilisent pour aider les nouveaux arrivants. En 2008, l'association Agir avec les Roms est créée. "Nous voulions les informer sur leurs droits et les soutenir sur le plan humanitaire", explique Job Selleret, l'un de ses fondateurs. Un collectif réunit également diverses associations venant en aide aux Roms de Wimille, parmi lesquelles la Fondation Abbé Pierre.

Une intégration scolaire réduite à néant

Alina, inscrite en CP, montre fièrement son cartable Titeuf, rempli de livres et de cahiers. La fillette est inscrite depuis 2008 à l'école de Wimille, comme quatorze autres enfants du camp. Deux ans après son arrivée en France, elle n'était toujours pas scolarisée. Grâce aux associations, les enfants ont finalement pu rejoindre les bancs de l'école. "Au départ, le maire de la ville s'y opposait", précise Jeadette Vaillant. "Nous avons écrit à la Défenseure des enfants, qui a envoyé une lettre au maire. L'école les a finalement accueillis, car elle n'avait pas le choix." La France est en effet signataire de la Convention Internationale des Droits de l'Enfant, dont l'article 28 stipule le droit à l'éducation.

Abel, âgé de huit ans, est lui aussi très content d'aller à l'école. "J'apprends toutes sortes de choses, je fais des mathématiques, je joue avec mes copains", décrit-il, enjoué. "C'est important, car plus tard je veux avoir un métier." Mais son expulsion de France remet sérieusement en cause ses perspectives d'avenir. "Je ne sais pas si je vais pouvoir continuer à aller à l'école", ajoute-t-il.

La LDH et Agir pour les Roms sont dépités. Depuis deux ans, ils ont soutenu la scolarisation des quinze enfants. En 2008, l'abbé Boutoille, célèbre pour son soutien aux clandestins de Calais, leur avait prêté une salle de sa paroisse. Pendant six mois, des volontaires ont pré-scolarisé les enfants. "Nous leur avons appris à bien se tenir en classe, à rester sages, car la plupart d'entre eux n'étaient jamais allés à l'école", résume Jeadette Vaillant. Aujourd'hui, les enfants sont intégrés, parlent le français couramment.

Les parents aussi ont compris que l'école était vecteur d'intégration: "Sans éducation, il ne pourront jamais avoir de métier", affirme Marcos, un homme du camp. Eric Rouhier, sous-préfet à l'origine de l'expulsion, n'est pas du même avis. Le 24 avril dernier, il déclarait à La Voix du Nord: "Je ne pense pas que ces gens ont une volonté très forte d'intégration, contrairement à ce que disent les associations." Contacté, il n'a pas souhaité s'exprimer davantage.

Pour Marie-Hélène Calonne, avocate au barreau de Boulogne-sur-Mer et engagée aux côtés des Roms, le problème est toujours le même. En tant que citoyens européens, les Roms ont les mêmes droits que tout autre ressortissant. "La différence, c'est qu'il faut toujours se battre pour faire respecter ces droits. Un maire refuserait-il à un enfant belge d'aller à l'école?"

Le collectif Romeurope, qui défend les droits des Roms en France, dénombre environ 5000 enfants non scolarisés dans le pays.

La mendicité, seule source de revenus

Mais jusqu'à présent, les Roms n'ont pas accès à toutes les catégories d'emploi. Certains hommes du camp ont bien trouvé un employeur prêt à les embaucher. "J'ai essayé, mais je n'ai jamais pu obtenir de permis de travail", se souvient l'un d'entre eux.

Seule source de revenus des Roms: la mendicité. Ils ne reçoivent aucune aide financière de l'Etat, ni des collectivités locales, hormis une participation ponctuelle du Conseil général pour la cantine des enfants. Cette activité n'est évidemment pas du goût de tous. En 2007, le maire PS de Boulogne-sur-Mer, Frédéric Cuvillier, a pris un arrêt anti-mendicité. "Nous avons fait appel. Le tribunal de Lille et le conseil d'Etat ont tous deux rejeté cet arrêté", se rappelle Marie-Hélène Calonne, avocate.

Le maire est exaspéré par la situation: "Non, il n'y a aucune volonté d'intégration des Roms. Jamais je n'aiderai une population qui exploite les femmes et les enfants en les poussant à mendier!" Pour Yonel, père de 5 enfants, la situation n'est pas si simple: "Cela ne nous fait pas plaisir de mendier, mais si nous voulons nourrir les enfants, nous n'avons pas le choix!"

Les OQTF ou comment détériorer les conditions de vie des Roms.. et les pousser à partir

En face du camp, près des poubelles, deux toilettes ont été installées par les associations. Quand les Roms abordent leurs conditions de vie, le ton monte. "Nous vivons comme des chiens, la ville ne nous aide pas. Heureusement que les associations sont là!" s'exclame un homme plus âgé. "Jamais l'eau courante ni l'électricité n'ont été installées."

Depuis l'arrêté d'expulsion, les conditions de vie se sont largement dégradées dans le camp. "Chaque jour, la police vient nous voir. Elle nous demande quand nous partirons, et nous menace d'aller en prison", témoigne Marios. "Nous n'osons plus aller en ville pour mendier, nous avons peur d'être emprisonnés".
Sans aucune ressource, la communauté dépend exclusivement de l'aide alimentaire apportée par les associations. "Quand nous mendions, nous pouvons manger trois fois par jour. En ce moment, on ne mange que deux fois", soupire Yonel.

Sur le camp trônent une dizaine de vieilles caravanes délabrées. Sans revêtement ni ossature métallique, elles ressemblent davantage à des maisons en carton, prêtes à s'envoler à la première bourrasque de vent. "Nous avons vendu le métal des caravanes pour acheter à manger", justifie Adrian.
Harcèlement policier, faim, insalubrité: la recette est parfaite pour faire déguerpir la petite communauté. "Certaines familles sont déjà parties. Nous rentrons en Roumanie, se désole Yonel. Nous ne pouvons plus rester ici."

Une "catastrophe humanitaire"

Il est bientôt 18h sur le camp. Une voiture se gare à proximité des caravanes, un groupe se forme aussitôt autour du véhicule. Régine Balu, médecin, en sort, accompagnée d'un confrère. Depuis trois ans, cette gériatre retraitée se rend tous les mercredis sur le terrain de Wimille, afin de soigner les Roms. Au total, trois autres médecins et une infirmière les assistent. Ils interviennent avec la Fondation Abbé Pierre, qui fournit les médicaments distribués aux malades.

Pour décrire la situation sanitaire du camp, Régine Balu ne mâche pas ses mots: "C'est une catastrophe humanitaire." La médecin liste quelques-uns des problèmes rencontrés: état dentaire catastrophique, problèmes digestifs, parasitoses à répétition, morsures de rat. "Beaucoup de bébés ont appris à marcher dans la boue, tient-elle à préciser. Ils vivent dans des conditions épouvantables."

Comme à Calais pour les clandestins, un forfait "soins urgents" a été mis en place à l'hôpital de Boulogne, où les Roms peuvent être suivis gratuitement.

Chloé Faouzi, coordinatrice de Romeurope, assure que le camp de Wimille est représentatif des conditions de vies de la majorité des Roms installés en France. Selon elle, la paupérisation de cette population s'accroît.

Les magasins vont bientôt tirer leurs rideaux. Yonel s'engouffre dans la voiture de Jeadette Vaillant. Tous deux vont aller acheter des packs d'eau au supermarché. L'homme est morose. Dans quelques jours, il sera de retour en Roumanie. "C'est sûr, nous reviendrons, nous n'avons plus rien là-bas." Si les Roms préfèrent la France à leur pays d'origine, ils ont à présent un avis plus modéré sur l'Hexagone qu'à leur arrivée: "Liberté, égalité, fraternité, récite-t-il. Pour les autres oui, mais pas pour nous."

Photos: Marie Kostrz

http://www.youphil.com/fr/article/01963-roms-l-integration-manquee?ypcli=ano

Related Posts with Thumbnails