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13/06/2011

Jacques Bouveresse, Qu'appellent-ils "penser"? Quelques remarques à propos de "l'affaire Sokal" et de ses suites.

acques BOUVERESSE
Professeur au Collège de France

Qu'appellent-ils "penser"?
Quelques remarques à propos de "l'affaire Sokal" et de ses suites.

Conférence du 17 juin 1998 à l'Université de Genève
Société romande de philosophie, groupe genevois

"Un des traits les plus étonnants des penseurs de notre époque est qu'ils ne se sentent pas du tout liés par ou du moins ne satisfont que médiocrement aux règles jusque là en vigueur de la logique, notamment au devoir de dire toujours précisément avec clarté de quoi l'on parle, en quel sens on prend tel ou tel mot, puis d'indiquer pour quelles raisons on affirme telle ou telle chose, etc."

Bernard Bolzano, Lehrbuch der Religionswissenschaft, paragr. 63.

"Le mal de prendre une hypallage pour une découverte, une métaphore pour une démonstration, un vomissement de mots pour un torrent de connaissances capitales, et soi-même pour un oracle, ce mal naît avec nous."
Paul Valéry, OEuvres, I, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1209.

1. De l'art de passer pour "scientifique" aux yeux des littéraires

Le meilleur commentaire qui ait été écrit sur l'"affaire Sokal", sur le livre qui a été publié ensuite par Sokal et Bricmont (Note 1) et sur les réactions qu'ils ont suscitées l'avait probablement été déjà en 1921 par Musil dans son compte rendu du Déclin de l'Occident de Spengler. Après un passage consacré aux chapitres mathématiques du livre, dont il tire la conclusion que la façon de faire de Spengler "évoque le zoologiste qui classerait parmi les quadrupèdes les chiens, les tables, les chaises et les équations du 4e degré", Musil donne une démonstration brillante de la façon dont on pourrait, en appliquant ce genre de procédé, justifier la définition du papillon comme étant le Chinois nain ailé d'Europe centrale:

"Il existe des papillons jaune citron; il existe également des Chinois jaune citron. En un sens, on peut donc définir le papillon: Chinois nain ailé d'Europe centrale. Papillons et Chinois passent pour des symboles de la volupté. On entrevoit ici pour la première fois la possibilité d'une concordance, jamais étudiée encore, entre la grande période de la faune lépidoptère et la civilisation chinoise. Que le papillon ait des ailes et pas le Chinois n'est qu'un phénomène superficiel. Un zoologue eût-il compris ne fût-ce qu'une infime partie des dernières et des plus profondes découvertes de la technique, ce ne serait pas à moi d'examiner en premier la signification du fait que les papillons n'ont pas inventé la poudre: précisément parce que les Chinois les ont devancés. La prédilection suicidaire de certaines espèces nocturnes pour les lampes allumées est encore un reliquat, difficilement explicable à l'entendement diurne, de cette relation morphologique avec la Chine (Note 2)."

C'est, quoi qu'ils en pensent, à peu de chose près ce que font les auteurs dans les passages les plus typiques qui ont été cités et commentés par Sokal et Bricmont. La méthode repose sur deux principes simples et particulièrement efficaces dans les milieux littéraires et philosophiques: 1) monter systématiquement en épingle les ressemblances les plus superficielles, en présentant cela comme une découverte révolutionnaire, 2) ignorer de façon aussi sytématique les différences profondes, en les présentant comme des détails négligeables qui ne peuvent intéresser et impressionner que les esprits pointilleux, mesquins et pusillanimes. C'est de cette façon, mais ce n'est, bien entendu, qu'un exemple parmi beaucoup d'autres possibles, que procède Debray dans l'application qu'il fait du théorème de Gödel à la théorie des systèmes sociaux et politiques. Les systèmes formels (ou en tout cas certains d'entre eux, mais c'est un des nombreux détails que semble ignorer Debray) comportent des énoncés qui ne peuvent être décidés avec les moyens du système, les systèmes sociaux et politiques sont apparemment dans le même cas, ils comportent aussi des énoncés dont la vérité ne peut être décidée à l'intérieur du système et avec les ressources dont il dispose pour ce faire. Par conséquent, il doit s'agir du même phénomène qui apparaît simplement sous deux formes différentes, mais relève du même principe d'explication unitaire, que désormais, grâce au théorème de Gödel, nous connaissons parfaitement ou, en tout cas, devrions connaître.

Ceux qui pourraient penser que Musil exagère doivent malheureusement admettre qu'il n'en est rien, lorsqu'ils lisent des déclarations aussi vertigineuses que, par exemple, la suivante: "Du jour où Gödel a démontré qu'il n'existe pas de démonstration de consistance de l'arithmétique de Peano formalisable dans le cadre de cette théorie (1931), les politologues avaient les moyens de comprendre pourquoi il fallait momifier Lénine et l'exposer aux camarades "accidentels" sous un mausolée, au Centre de la Communauté nationale" (Le Scribe, p. 70). Le même procédé est, comme il se doit, appliqué aussi à l'histoire des idées. A peu près au même moment, Bergson a opposé la morale close et la morale ouverte et Gödel a mis en évidence ce que les philosophes aiment à appeler le caractère nécessairement "ouvert" de tout système formel qui prétend représenter adéquatement l'arithmétique. Il n'est évidemment pas concevable qu'il s'agisse d'une simple coïncidence et il doit nécessairement y avoir une relation essentielle entre ces deux choses. Malheur à celui qui aurait l'outrecuidance de prétendre qu'il ne voit réellement pas pourquoi il devrait absolument y avoir une, en tout cas une qui soit plus évidente et intéressante que celle qui existe entre les papillons et les Chinois ou, si l'on préfère, que celle qui existe de façon plus incontestable entre les tables, les chaises, les chiens et les équations du quatrième degré. On lui expliquera avec commisération que nous évoluons ici, justement, dans un domaine qui est celui de la pensée libre et créatrice, et non de la logique, de ses contraintes, de ses petitesses et de son puritanisme ridicules. Moyennant quoi il est possible à Serres d'affirmer sans vergogne: "En appliquant donc le théorème de Gödel aux questions du clos et de l'ouvert touchant la sociologie, Régis Debray boucle et récapitule d'un geste l'histoire et le travail des deux cents ans qui précèdent (Note 3)."

Comme je l'ai dit, je ne crois pas qu'il soit sérieux d'objecter qu'il s'agit simplement d'erreurs ponctuelles qui ne compromettent en aucune façon le sérieux et la solidité du reste. Ce qui est vrai est plutôt que, comme le remarque Musil, les endroits où il est question de mathématiques et plus généralement de sciences exactes "ont sur les autres l'avantage de faire tomber tout de suite le masque d'objectivité scientifique qu'arborent si volontiers, dans n'importe quel domaine des sciences, les littéraires" (op. cit., p. 98). Les fautes sont simplement plus voyantes et plus immédiatement reconnaissables (au moins pour les gens informés), lorsque les auteurs affectent de parler le langage de la science et essaient d'utiliser à leur profit des résultats scientifiques parfois très techniques, que dans le reste de leurs écrits. Mais cela ne signifie pas pour autant qu'elles soient absentes de celui-ci ou que l'exigence de précision y soit plus présente et plus respectée. Comme il est dit dans l'Evangile, "si l'on traite ainsi le bois vert, qu'adviendra-t-il du bois sec?" Lorsqu'on se permet des approximations du genre de celles dont il est question dans le livre de Sokal et Bricmont sur des questions qui peuvent être traitées de façon tout à fait précise, mieux vaut ne pas se demander ce qu'il advient dans le cas des questions où il faudrait justement s'imposer un effort spécial pour atteindre le maximum de précision qui est encore compatible avec la nature du sujet.

Il faudrait, bien entendu, être tout à fait naïf pour croire que l'ignorance de la science ou le manque total de sérieux et la désinvolture avec lesquels sont traités certains de ses résultats constituent la source principale de la mauvaise philosophie. Les sources de la mauvaise philosophie sont en réalité beaucoup plus nombreuses, beaucoup plus plus diversifiées et probablement aussi beaucoup plus triviales que cela. Au nombre d'entre elles figure, bien entendu, en premier lieu le besoin de prestige et de pouvoir. Et, comme dirait Musil, écrire d'une façon qui fait si sérieux qu'un non-mathématicien se persuade immédiatement que seul un mathématicien peut parler ainsi, n'est qu'un des nombreux moyens d'obtenir le prestige et le pouvoir que l'on cherche. Ce moyen peut jouer à certains moments un rôle tout à fait privilégié, comme cela a été le cas, par exemple, à l'époque structuraliste. Mais il y en a malheureusement beaucoup d'autres, qui ne sont pas plus respectables, même s'ils sont généralement très respectés.

Il est clair, en tout cas, que, comme le remarquait déjà Musil, ce ne sont pas de simples bévues occasionnelles et pardonnables qui sont en cause dans l'affaire Sokal, mais bel et bien un mode de pensée et un style de pensée, qui plaisent à notre époque et passent même pour spécialement profonds. C'est là que réside, en fait, le véritable problème que soulève cette affaire et c'est aussi, je dois le dire, ce qui me rend pessimiste sur les effets positifs qu'elle pourrait avoir à court ou à long terme. On aimerait croire qu'elle suscitera une prise de conscience et un examen de conscience salutaires chez les intéressés et ceux qui auraient envie de les imiter. Mais je ne vois personnellement pas beaucoup de raisons pour que cela soit effectivement le cas. Combattre des erreurs est une chose, combattre un style de pensée qui a réussi à ce point à s'imposer comme exemplaire en est une autre. Et il ne faut pas oublier que la communauté des intellectuels, en France probablement encore plus qu'ailleurs, est, quoi qu'on en pense, unifiée bien davantage par une forme de piété envers les héros qu'elle se choisit et qu'elle considère toujours un peu comme sacrilège de contester que par le libre examen et l'usage critique de la raison. Une bonne partie des réactions, parfois consternantes, qui ont été suscitées par l'affaire Sokal relèvent précisément de ce que j'appellerais un comportement pieux et, pour tout dire, d'une forme de piété qui a quelque chose de proprement infantile.

2. Comment les coupables se transforment en victimes et en accusateurs

Ce qui m'empêche d'être ne serait-ce que modérément optimiste est le fait que même des exemples qui devraient, semble-t-il, parler suffisamment par eux-mêmes, comme ceux qui sont cités et analysés dans le livre de Sokal et de Bricmont, n'ont une fois de plus manifestement pas suffi à protéger les deux auteurs contre le risque de passer pour des maniaques de l'exactitude littérale, des positivistes bornés ou des scientistes arrogants. Je citerai, sur ce point, une fois de plus l'explication à la fois très pertinente et très inquiétante que propose Musil: "Il existe dans les milieux, j'aimerais dire, et je dis: intellectuels (mais je pense aux milieux littéraires) un préjugé favorable à l'égard de tout ce qui est une entorse aux mathématiques, à la logique et à la précision; parmi les crimes contre l'esprit, on aime à les ranger au nombre de ces honorables crimes politiques où l'accusateur public devient en fait l'accusé. Soyons donc généreux. Spengler pense "à peu près", travaille à coup d'analogies: de la sorte, en un certain sens, on peut toujours avoir raison. Quand un auteur veut absolument donner de fausses dénominations aux concepts ou les confondre, le lecteur finit par s'y habituer. Il n'en faut pas moins maintenir, au minimum, un code, une relation quelconque, mais univoque, entre le mot et la pensée. Or, cela même fait défaut. Les exemples cités, choisis sans chercher bien loin entre beaucoup, ne sont pas des erreurs de détail, mais un mode de pensée" (ibid., p. 99-100).

Il aurait été, pour la raison qu'indique Musil, singulièrement naïf de s'attendre à voir les auteurs mis en cause par Sokal et Bricmont manifester un sentiment de gêne ou de culpabilité quelconque. Il y a déjà longtemps que le genre de "crime" qui leur est reproché est devenu particulièrement honorable et payant, et passe même facilement pour une action d'éclat. Derrida nous a expliqué, dans un article du Monde que ce ne sont pas, comme on pourrait le croire, les gens critiqués par Sokal et Bricmont, mais Sokal et Bricmont eux-mêmes, qui ne sont pas "sérieux" (Note 4). Tout le monde aura compris, je l'espère, que ce qui n'est pas sérieux est surtout le fait de critiquer des gens que leur célébrité et leur influence semblent avoir élevé une fois pour toutes au-dessus de la critique. Il ne serait pas difficile de démontrer, par exemple, que l'usage que Derrida lui-même et ses disciples déconstructionnistes font du concept d'indécidabilité, des résultats logiques d'indécidabilité en général et du théorème de Gödel en particulier n'est, quoi qu'il en dise, pas beaucoup plus sérieux que celui qu'en fait Debray. C'est bien de Derrida lui-même que vient la confusion caractérisée, qui a été systématiquement exploitée par les déconstructeurs, entre deux formes d'indécidabilité qui n'ont pas grand-chose de plus en commun que le nom. On pourrait les appeler respectivement l'indécidabilité de la signification et l'indécidabilité de la vérité. L'indécidabilité logique dont il est question dans la théorie des systèmes formels n'a absolument rien à voir avec la question de la signification, puisque l'ensemble des expressions qui constituent l'équivalent des expressions douées de sens d'une langue naturelle, autrement dit, des expressions bien formées du système, est toujours décidable ou, comme on dit, récursif. Chez Derrida et les déconstructeurs, il n'est question, au contraire, dans presque tous les cas, que de l'indécidabilité d'une signification ou, comme on dit aussi fréquemment d'un texte, qui n'a évidemment rien à voir avec l'indécidabilité formelle, j'entends par là l'indécidabilité en tant que propriété spécifique d'un système formel, et non d'un langage en général, d'une oeuvre littéraire ou d'un texte quelconque.

Il est tout à fait vrai que l'on rencontre à chaque instant dans la littérature et probablement aussi dans la philosophie des questions que l'on ne parvient pas à décider, comme par exemple: une question est-elle ou non rhétorique? une expression est-elle utilisée dans un sens littéral ou dans un sens figuré? deux expressions ont-elles ou non la même signification? un mot est-il utilisé dans son sens courant ou dans un sens qui constitue une réactivation de son étymologie ou une récapitulation de son histoire ou même peut-être de celle de la métaphysique en général?, etc. Mais, à part le fait qu'il s'agit dans les deux cas de quelque chose que l'on ne parvient pas à décider, on se demande ce que l'incertitude dont il est question ici a à voir avec l'indécidabilité dans les systèmes formels. Il s'agit, en effet, uniquement de notre incapacité à décider, et en aucune façon de l'incapacité, que l'on peut dans certains cas démontrer, pour un calcul existant de décider quelque chose, puisqu'il ne peut évidemment pas être question ici d'un calcul de ce genre. On peut remarquer, du reste, qu'autant l'indécidabilité dont il est question chez Gödel est arrivée comme une surprise pour les spécialistes, autant l'indécidabilité qui peut exister en matière de signification est une chose banale et attendue, que personne n'a jamais proposé sérieusement d'essayer de surmonter par la construction d'un système ou d'un calcul appropriés. Elle n'a, en tout cas, rien d'une révélation comparable à celle qu'a constitué la découverte du résultat de Gödel. On a pu croire un moment (à tort) à la possibilité qu'il existe une procédure de décision formelle ou "mécanique" pour les énoncés des mathématiques. Mais qui a jamais cru à une possibilité de ce genre pour les indécidables dont il est question dans la littérature déconstructionniste?

Derrida semble, à certains moments, être conscient de cette différence, par exemple lorsqu'il distingue entre l'indécidable qui appartient encore à l'ordre du calcul et un autre, plus fondamental et qu'"aucun calcul ne saurait anticiper" (Note 5). Mais, si cet indécidable-là n'appartient plus à l'ordre du calcul, il est impossible d'utiliser le théorème de Gödel pour en parler, puisque celui-ci dépend entièrement de l'existence d'un système formel, ne s'applique qu'à des systèmes formels et a trait uniquement à ce qui peut ou ne pas être décidé par un calcul d'une certaine sorte d'une façon qui est précisément formelle, c'est-à-dire mécanique ou en tout cas mécanisable, et n'a aucun rapport avec les moyens dont nous disposons pour décider des questions comme celles auxquelles j'ai fait allusion il y a un instant, où l'incertitude provient du fait qu'il y a simplement autant de raisons qui incitent à répondre d'une façon que de l'autre. Là où il n'y a pas de place pour la formalisation et pour la notion de procédure formelle, il n'y a tout simplement pas non plus de place pour une indécidabilité de type gödelien.

Ce qui a fait sensation dans le théorème d'incomplétude de Gödel a été la démonstration du fait qu'aucun système formel n'est capable de représenter adéquatement l'intégralité des procédures qui sont susceptibles de nous amener à reconnaître comme vraie une proposition mathématique et que, par conséquent, il n'y a aucun espoir de réussir à remplacer la notion de vérité mathématique par celle de démontrabilité formelle. On pourrait, si l'on veut, parler d'une sorte de "transcendance" de la notion de vérité objective par rapport à celle de démontrabilité formelle. Et Debray trouverait sans doute là une confirmation de la connexion interne qu'il prétend établir entre l'aspect proprement logique et l'aspect religieux du problème de l'incomplétude. Mais la notion de transcendance dont il est question ici n'a, en fait, absolument rien de religieux ou même simplement de métaphysique. Elle signifie simplement que, pour tout système formel donné, il existe au moins une vérité mathématique pour laquelle le système ne fournit pas de démonstration (et pas non plus heureusement, si l'on peut dire, de réfutation), et certainement pas qu'il existe des vérités mathématiques qui transcendent définitivement toute possibilité de décision par les voies ordinaires. La moindre des choses, lorsqu'on prétend proposer une généralisation ambitieuse du théorème de Gödel, serait de se demander si l'on peut encore exploiter de façon quelconque, dans le domaine concerné, une distinction du genre de celle que la découverte de Gödel nous oblige à faire entre la vérité et la démontrabilité formelle. Si ce n'est pas le cas, on ne voit pas très bien à quoi pourrait ressembler une tentative de transposition directe du résultat qu'il a obtenu.

Je ne suis pas, bien entendu, en train de suggérer qu'il n'y a aucune conclusion philosophique à tirer du théorème d'incomplétude de Gödel. Il y a manifestement des conclusions importantes, mais pas nécessairement aussi tranchées qu'on le pense généralement, à en tirer en ce qui concerne, par exemple, la philosophie de l'esprit et la question des relations de l'esprit avec la machine. Gödel lui-même pensait que son théorème devrait avoir aussi des incidences sur notre façon d'aborder le problème religieux ou, plus exactement - c'est un des grands reproches qu'il adresse à notre époque -, de l'ignorer. Mais la façon dont il s'est exprimé à l'occasion sur ce genre de question constitue, par rapport à la façon de faire de Debray, un modèle de précision et de prudence. Il n'a justement jamais publié quoi que ce soit sur ce type de problème et, précisément parce qu'il était mieux placé que quiconque pour savoir de quoi il parlait et notamment pour savoir ce qu'est exactement un système formel, il n'aurait certainement jamais eu l'outrecuidance de parler d'un théorème de Gödel formulé à propos du discours religieux, social ou politique ou, comme dit Serres (op. cit., p. 358), appliqué aux groupes sociaux ou "retrouvé" en eux.

Sur la question de l'indécidibalité, la stratégie de Derrida et des déconstructeurs consiste généralement à présenter la notion technique d'indécidabilité, au sens gödelien, comme un simple cas particulier d'une notion philosophique plus primordiale d'indécidabilité, qui constitue la notion réellement intéressante et importante, et en même temps à se servir de la terminologie et les concepts de Gödel pour donner une apparence de sérieux et de scientificité à ce que l'on peut dire à propos de cette deuxième espèce d'indécidabilité. Les déconstructeurs ont malheureusement une tendance fâcheuse à prétendre à une forme spéciale de "rigueur", simplement parce qu'ils sont capables d'utiliser la terminologie logique à propos de choses avec lesquelles elle n'a en réalité rien à faire, parce que les conditions les plus élémentaires de son usage ne sont tout simplement pas remplies. Il ne s'agit pas, comme on le dit, d'une extension intéressante d'un usage existant, mais d'une incitation à la confusion pure et simple.

On ne peut guère s'étonner, dans ces conditions, que Gödel lui-même, auquel aucune idée n'était plus étrangère que celle de la déconstruction, se trouve annexé finalement à la cohorte des déconstructeurs et crédité assez fréquemment, dans la littérature déconstructionniste, du mérite d'avoir "déconstruit" la logique ou même les mathématiques, et pas non plus de voir ce qui n'est, en fait, que l'exploitation confuse d'une analogie superficielle et trompeuse prendre, chez certains déconstructeurs, la forme d'une entreprise théorique et systématique qui ne peut pas ne pas impressionner fortement le lecteur non informé par sa scientificité apparente. La littérature déconstructionniste américaine offre sur ce point des exemples particulièrement édifiants, qui appellent exactement le même genre de commentaire que celui de Musil sur les chapitres mathématiques du Déclin de l'Occident. On aimerait évidemment savoir si Derrida considère comme "sérieux" ce genre de construction et aussi, de préférence, qu'il ne nous dise pas qu'il n'est pour rien dans tout cela, car il y est, de toute évidence, pour quelque chose, ne serait-ce que pour ne pas avoir souligné dès le début l'existence d'un certain nombre de distinctions élémentaires qu'on ne peut se permettre de négliger sous peine de ne savoir tout simplement plus de quoi on est en train de parler.

3. Les avantages de l'ignorance et la confusion considérée comme une forme de compréhension supérieure

Lorsqu'un philosophe se met à parler de l'indécidibalité et du théorème de Gödel dans le cadre d'une réflexion sur le problème de la littérature et de l'analyse des textes littéraires, on pourrait évidemment s'attendre à ce que ce soit pour introduire, si possible, un peu plus de précision dans la discussion de questions qui sont par nature imprécises. Mais c'est en réalité exactement l'inverse qui se passe, puisque le flou et l'imprécision de l'usage littéraire ont plutôt tendance à remonter immédiatement jusqu'aux notions techniques, telles qu'elles se présentaient initialement dans leur contexte d'origine, au point que l'on finit tout simplement par ne plus rien comprendre à ce qu'elles signifient. Le résultat le plus évident me semble être que rien d'intéressant n'a été ajouté par l'invocation du théorème de Gödel à ce que l'on peut dire sans lui à propos d'une question comme celle de l'indécidabilité dans le domaine de la littérature, de la métaphysique ou de la religion, mais que l'on a, en revanche, certainement perdu toute chance d'avoir encore une idée précise de ce que Gödel a démontré exactement et des conséquences qui en résultent.

La question cruciale que l'on est obligé de se poser est évidemment de savoir comment l'exigence de précision a pu devenir à ce point, dans l'esprit de la plupart de nos intellectuels, l'ennemie numéro un de la pensée authentique. Si l'on appliquait les critères de certains d'entre eux et de ceux qui les célèbrent dans les journaux au nom de ce qu'ils appellent la "pensée", on devrait certainement conclure que des écrivains qui étaient aussi amoureux de la précision que l'ont été, par exemple, Valéry ou Musil, ne pouvaient en aucun cas être des penseurs. Il y a pourtant bel et bien, même si elles sont mal définies, des limites à ce que Schiller, cité par Musil, appelait "l'arbitraire des Belles-Lettres (belletristische Willkürlichkeit) dans la pensée" et qu'il considérait comme un mal redoutable.

Comme le remarquent Sokal et Bricmont, la mécanique quantique, la géométrie fractale, la théorie du chaos et le théorème de Gödel figurent au nombre des exemples les plus fréquemment utilisés par les postmodernes pour démontrer que la science a changé aujourd'hui de nature et qu'elle est même devenue, au total, peu différente de la philosophie et de la littérature. Le théorème de Gödel mérite, dans cette affaire, une place à part, parce qu'il est certainement de beaucoup le résultat scientifique qui a fait écrire le plus grand nombre de sottises et d'extravagances philosophiques. Or, comme le dit van Heijenoort: "La portée des résultats de Gödel sur les problèmes épistémologiques reste incertaine. Assurément, ces résultats et d'autres résultats de 'limitation" ont révélé une situation nouvelle et quelque peu inattendue, pour autant que les systèmes formels sont concernés. Mais au-delà de ces conclusions précises et presque techniques ils ne comportent pas de message philosophique dépourvu d'ambiguïté. En particulier, ils ne devraient pas être invoqués inconsidérément pour établir la primauté d'un acte d'intuition qui dispenserait de la formalisation (Note 6)."

Mais il est clair que, si un philosophe veut pouvoir simplifier et exploiter avec profit le message, il a tout intérêt à ignorer aussi complètement que possible les aspects les plus techniques du résultat. Lorsque Gödel fut fait docteur honoris causa de l'université de Harvard en 1952, il apprécia particulièrement la citation qui le présentait comme "le découvreur de la vérité mathématique la plus importante du siècle". Il n'y avait, bien entendu, aucun doute dans son esprit sur le fait que son résultat était avant tout un résultat mathématique et qu'il représentait même une découverte mathématique de tout premier ordre, et certainement pas, comme beaucoup de philosophes aimeraient le croire, une limitation dramatique imposée à la pensée mathématique ou un coup fatal porté à son arrogance. On peut remarquer du reste, dans le même ordre d'idées, que le théorème ne représente pas seulement, comme on le dit généralement, un échec, mais également un succès pour le formalisme lui-même, dont Gödel maîtrise et exploite magistralement toutes les ressources. Mais de cela, bien entendu, la plupart des philosophes qui cherchent à utiliser pour leurs propres fins le résultat de Gödel ne croient généralement pas utile de savoir quoi que ce soit.

On pourrait dire, d'ailleurs, qu'ils procèdent sur ce point avec un instinct très sûr. La recommandation que l'on peut formuler à l'usage de ceux qui ont des ambitions de cette sorte est, en effet, la suivante: 1) Ne regardez surtout jamais la démonstration du théorème, ce qui serait pourtant le meilleur moyen de savoir ce qu'elle démontre au juste. Comme dit Wittgenstein "si vous voulez savoir ce qu'une démonstration démontre, regardez la démonstration". 2) Ne lisez aucun des nombreux commentaires sérieux et informés (mais, il est vrai, malheureusement eux aussi assez techniques) qui ont été écrits sur le genre de signification philosophique que l'on peut ou ne peut pas attribuer au théorème de Gödel. Car, si vous le faisiez, vous risqueriez de découvrir immédiatement qu'il est impossible de l'utiliser de la façon à laquelle vous songiez et qui a l'avantage d'être considérée généralement comme particulièrement philosophique. 3) Evitez aussi de regarder ce que Gödel lui-même a dit à propos des la signification philosophique de son résultat et des extensions que l'on pourrait éventuellement songer à lui donner. Car Gödel était une sorte de maniaque de la précision (ce qui, soit dit en passant, ne l'a pas empêché d'être en même temps un des plus grands penseurs du vingtième siècle), et, pour ce que l'on cherche à faire, il n'y a certainement pas grand-chose à attendre d'un obsédé de la précision.

Ceux qui auraient envie de protester contre ces façons de procéder ne doivent se faire aucune illusion sur les chances qu'ils ont d'être entendus. On peut toujours compter, en France, sur la compréhension des journaux et du public, lorsqu'on accuse de pusillanimité ou d'impuissance intellectuelles ceux qui, précisément parce qu'ils se sont donné la peine de comprendre réellement de quoi il retourne, s'interdisent délibérément ce genre de liberté. Le secret de la réussite obéit, dans tous les cas de ce genre, à une règle simple et efficace: 1) commencer par invoquer à l'appui d'une thèse philosophique apparemment ambitieuse, révolutionnaire et radicale la caution d'un résultat scientifique prestigieux, et 2) lorsque la critique commence à se faire un peu trop précise et insistante, expliquer que l'usage que vous avez fait de celui-ci ne devait surtout pas être pris à la lettre et qu'il s'agissait, en fait, simplement d'une façon métaphorique d'exprimer un contenu qui, la plupart du temps, se révèle pour finir assez anodin et même relativement banal. Que la plupart des lecteurs ne se soient malheureusement pas rendu compte de cela depuis le début et aient cru réellement à l'existence d'une chose aussi absurde que, par exemple, un prétendu "principe de Debray-Gödel" constitue, bien entendu, un détail sans importance.

C'est ce que Searle a appelé, à propos de Derrida, la technique de l'aller et retour de l'absurde au trivial (Note 7). Debray en donne un exemple typique, lorsqu'il finit par concéder que son utilisation du théorème de Gödel est faite "à titre simplement métaphorique ou isomorphique". On pourrait même, selon lui, parler, si l'on veut, d'une "intuition métaphorique" (Note 8). Ceux qui s'expriment de cette façon ne semblent, d'ailleurs, généralement pas se rendre compte que le concept d'isomorphisme est un concept nettement plus technique et plus précis que celui de métaphore. Mais peut-être faut-il supposer aussi que le concept d'isomorphisme est utilisé lui-même ici de façon "métaphorique".

Debray prend la précaution de souligner lui-même qu'"extrapoler un résultat scientifique en dehors de son champ spécifique de pertinence, expose à de grossières bévues" et qu'"on ne peut évidemment pas, sauf à jouer sur les mots de "fondements", de "consistance" ou d'"ensemble", assimiler un système politico-social à un système logico-déductif" (ibid., p. 7). La seule analogie intéressante qui lui semble pouvoir être retenue et exploitée est celle qui a trait à "l'articulation entre l'interne et l'externe". Mais que jouer sur les mots soit à nouveau précisément ce qu'il fait, lorsqu'il applique d'une façon qu'il croit être "métaphorique" ce qui peut être dit de la relation entre l'interne et l'externe dans le cas des systèmes formels aux systèmes politico-sociaux, ne lui vient manifestement pas à l'esprit. On peut d'ailleurs s'interroger sérieusement sur la compréhension qu'il a de la façon dont les choses se présentent dans la théorie de la démonstration hilbertienne ou chez Gödel, quand on le voit expliquer que ce qui l'intéresse est, de façon plus précise, "l'assertion que les énoncés métamathématiques font partie des mathématiques parce qu'on ne peut pas "internaliser" la vérité d'un système dans ce système même" (ibid.).

Sokal et Bricmont n'ont, bien entendu, rien contre les métaphores. Mais ils ont raison de souligner qu'il ne s'agit pas, dans les cas de ce genre, de métaphore, mais d'équivoque ou de confusion caractérisée. Malheureusement, c'est précisément ce genre de chose, plutôt qu'un vrai travail de clarification logique, qui est à coup sûr un peu plus difficile et nettement moins excitant, que beaucoup de gens, y compris certains scientifiques, semblent attendre de la philosophie et apprécier chez les philosophes. Je me permettrai de souligner ici à quel point je trouve ridicule et misérable la tendance qu'ont eue certaines des victimes de Sokal et Bricmont à jouer une fois de plus les persécutés et les martyrs, car tout le monde peut se rendre compte au premier coup d'oeil que ce n'est certainement pas en parlant du théorème de Gödel comme on devrait le faire, c'est-à-dire comme l'ont fait Gödel lui-même, Kreisel, van Heijenoort ou Dummett (tout cela est, comme on dit, beaucoup trop "anglo-saxon"), mais plutôt en en parlant comme l'ont fait Derrida, Lyotard, Serres, Julia Kristeva, Bernard-Henri Lévy, Debray et beaucoup d'autres, que l'on devient célèbre en France et réussit à faire parler de soi dans les journaux.

En ce qui concerne ceux-ci, cela n'a évidemment rien de surprenant, puisque, lorsqu'ils parlent de ces choses, l'approximation semble être leur mode de pensée et d'écriture normal et obligatoire. C'est ainsi que l'on a été amené à lire, à propos de l'affaire Sokal, sous la plume de gens en principe sérieux, des choses qui sont proprement ahurissantes. Roger-Pol Droit a écrit par exemple, au sujet de Sokal et Bricmont: "En déclarant volontiers" dénué de sens " tout ce qui n'est pas énoncé mathématiquement ou vérifié expérimentalement, il se pourrait qu'ils favorisent, pour combattre les travers du "politiquement correct", un "scientifiquement correct" lui aussi fort pauvre (Note 9)." Je passe sur le fait qu'on ne trouve absolument rien dans le livre de Sokal et Bricmont qui puisse encourager une idée de cette sorte. Ce qui m'intéresse est plutôt le fait que, telle qu'elle est présentée, elle constitue elle-même un non-sens caractérisé. Personne n'a jamais dit ou ne pourrait dire que, pour être douée de sens, une proposition doit être énoncée mathématiquement ou vérifiée expérimentalement. Il y a dans la science empirique elle-même une multitude d'énoncés qui ne sont pas formulés mathématiquement et pas non plus vérifiés expérimentalement. Un énoncé qui n'est pas exprimé en langage mathématique et que l'on est en train, justement, d'essayer de vérifier expérimentalement doit naturellement avoir un sens sans pour autant être déjà vérifié. Même les positivistes logiques n'ont, bien entendu, jamais défendu une conception aussi absurde que celle qui est évoquée dans le passage que j'ai cité. Ils ont exigé d'un énoncé de la science empirique non pas qu'il soit empiriquement vérifié, mais seulement qu'il soit empiriquement vérifiable ou, en tout cas, testable, ce qui est, du reste, probablement déjà une exigence plus restrictive qu'il ne le faudrait. Vous me direz sans doute qu'il s'agit d'un simple détail. Mais j'ai la faiblesse d'accorder en philosophie une grande importance à ce genre de détail.

4. Les malheurs de Gödel ou l'art d'accommoder un théorème fameux à la sauce préférée des philosophes

Pour en revenir au théorème de Gödel, je dois avouer que je suis proprement sidéré par le degré d'incompréhension et d'ignorance qui a pu être atteint par certains de nos penseurs les plus éminents dans le discours qu'ils tiennent à son propos. Il est évident que l'on a déjà perdu pratiquement toute chance de comprendre de quoi il retourne, si l'on s'obstine à parler, comme on le fait depuis quelque temps, d'axiome, de principe ou même de postulat d'incomplétude, là où il s'agit en réalité d'un théorème dûment démontré et pour lequel Gödel a dû inventer une méthode de démonstration d'une espèce complètement inédite. On pourrait croire que Serres, dont les médias ne perdent pas une occasion de nous rappeler qu'il est, parmi une multitude d'autres choses, mathématicien, est au courant de la différence qui existe entre un axiome ou un principe et une proposition démontrée. Mais si c'était le cas, il se serait abstenu de nous parler d'un "principe de Gödel-Debray". Et il est remarquable qu'il le fasse non pas dans un article de journal, ce qui après tout n'aurait rien de surprenant, mais dans un ouvrage très sérieux et très impressionnant intitulé "Eléments d'Histoire des Sciences". Il y a peut-être un principe de Debray, sur l'importance et la nouveauté exactes duquel je ne veux pas discuter ici, mais il n'y a pas de théorème de Debray; et il y a un théorème de Gödel, mais il n'y a pas de principe de Gödel. On se demande, du reste, ce que pourrait bien être au juste un axiome ou un principe d'incomplétude. Il y a en logique des résultats d'incomplétude (et aussi heureusement, mais ils intéressent généralement beaucoup moins les philosophes, des résultats de complétude), mais ils ont toujours trait à un système formel d'une espèce déterminée et doivent faire à chaque fois l'objet d'une démonstration.

Avant de démontrer son fameux théorème d'incomplétude, Gödel s'était, d'ailleurs, déjà illustré par la démonstration d'un résultat qui est à certains égards aussi important, même s'il a eu un retentisssement beaucoup moins grand, à savoir la démonstration de la complétude du calcul des prédicats du premier ordre. Sur ce que pourrait bien signifier au juste un "principe d'incomplétude" il est d'autant plus important d'être précis que Serres attribue au principe dit "de Gödel-Debray" des possibilités qui sont pour le moins assez stupéfiantes: "Ainsi le débat qui oppose l'interne à l'externe dans nos disciplines témoigne d'une analyse insuffisante du lien social, et l'histoire qui scande le temps de la science en moments d'ouverture et ères de fermeture exprime sans doute la même ignorance. De même que les chroniqueurs du savoir ou de la déraison doivent leurs modèles à Bergson, de même nous devons nos solutions au principe de Gödel-Debray" (op. cit., p. 359). Bien qu'il ignore manifestement tout de Gödel et des systèmes logiques, là où les héritiers de Bergson ne comprennent rien, "Régis Debray, nous est-il dit, fabrique directement et donc comprend un schéma nouveau, à partir de Gödel et des systèmes logiques" (ibid., p. 358).

En ce qui concerne la compréhension réelle que Debray peut avoir de ce dont il s'agit, on ne peut malheureusement que tomber des nues lorsqu'on lit sous sa plume des déclarations du genre suivant:

""L'émancipation du genre humain", on sait de science certaine, en vertu d'un axiome, l'incomplétude, que c'est un leurre, éternel et nécessaire, mais il vaut mieux, somme toute, que la résignation au cynisme sec du chacun pour soi" ("Le rire et les larmes (3)", Libération, 14-15 septembre 1991, p. 7).

Ou, mieux encore:

"La démence collective trouve son fondement ultime dans un axiome logique lui-même sans fondement: l'incomplétude" (Cité par Sokal et Bricmont, op. cit., 159-160).

Voilà des choses qui seraient certainement d'une importance décisive, si elles pouvaient être sues "de science certaine" et, plus précisément, l'être avec une certitude appuyée sur un résultat mathématique fameux. Mais il faut supposer, si l'on suit Debray, que Gödel a dû inventer, comme je l'ai dit, une méthode de démonstration tellement nouvelle que même les meilleurs esprits de l'époque ont eu beaucoup de mal à la comprendre, tout cela pour en arriver simplement à formuler un axiome et, qui plus est, un axiome sans fondement. (En réalité, même si le propre d'un axiome est de ne pas être démontré, il n'est pas pour autant nécessairement aussi dépourvu de fondement que semble le croire Debray, puisque la démonstration n'est pas le seul mode de justification possible pour une proposition mathématique que l'on est amené à accepter, et, quoi qu'il en pense (L'incomplétude, logique du religieux?, p. 26), appeler "arbitraire" une proposition qui est en même temps "évidente par elle-même" est pour le moins peu conforme à l'usage des expressions concernées.). Quoiqu'il en soit, l'idée d'un "axiome d'incomplétude" est, comme je l'ai dit, un non-sens pur et simple; et ce qui est évidemment frappant chez tous les auteurs qui procèdent comme Debray est le caractère extrêmement élémentaire des confusions et des erreurs commises. Un effort d'information tout à fait minime aurait permis aisément de les éviter. Mais ce qui est remarquable est justement qu'il ne soit pas jugé nécessaire pour parler de ces choses. Et il faut, bien entendu, que la philosophie soit réellement une discipline unique en son genre et dans laquelle aucune des règles qui sont en vigueur dans tous les autres domaines ne s'applique plus, pour que des fautes de cette sorte soient aussi facilement tolérées et excusées.

Je voudrais, pour en terminer avec cette question, énumérer quelques caractéristiques essentielles du théorème de Gödel qui rendent a priori plus que contestable et hasardeuse son extension à un domaine comme la théorie des systèmes sociaux et politiques:

1) Le théorème de Gödel ne s'applique, comme je l'ai rappelé, qu'à des systèmes qui ont été complètement formalisés. Or les systèmes sociaux ne resemblent pas, que l'on sache et, pourrait-on ajouter, heureusement, ni de près ni de loin à des systèmes formels ou en tout cas formalisables. Cela constitue déjà, en fait, une réponse complète à la question posée. Remarquons à ce propos que dans un système formel les moyens qui peuvent être utilisés pour décider une proposition font l'objet d'une codification formelle tout à fait précise et explicite. Rien de tel ne peut évidemment être dit à propos des moyens qui peuvent ou ne peuvent pas être utilisés pour décider une proposition à l'intérieur d'un système social. Et, de ce point de vue, les deux situations sont tout à fait incomparables.

2) Bien qu'elle ne puisse être ni démontrée ni réfutée dans le système, la proposition gödelienne indécidable est vraie et, comme le souligne Gödel, on peut démontrer par une argumentation métamathématique qu'elle est vraie. Considérons maintenant la proposition, extérieure à leur définition ou frontière, dont les systèmes sociaux ont, d'après Debray, besoin pour se fonder. On aimerait évidemment savoir s'il existe aussi dans son cas, une possibilité de démontrer la vérité de la proposition par une argumentation métasystématique. En d'autres termes, la proposition gödelienne n'est pas seulement une proposition dont on a besoin de croire qu'elle est vraie, mais une proposition qui est vraie et dont on peut démontrer qu'elle l'est. La proposition fondatrice de Debray est-elle aussi une proposition objectivement vraie ou au contraire simplement une proposition qui fait l'objet, de la part des acteurs sociaux, d'une croyance qui n'est peutêtre pas vraie et n'a pas besoin de l'être? Une croyance inévitable ou obligatoire n'est évidemment pas du tout la même chose qu'une proposition vraie.

3) Dans la plupart des discussions philosophiques sur le théorème de Gödel, on a une tendance désastreuse à confondre deux notions bien différentes d'indécidabilité: celle d'indécidabilité relative et celle d'indécidabilité absolue. Il n'est jamais question chez Gödel que d'indécidabilité relative, c'est-à-dire de l'indécidabilité par rapport à un système formel ou à une classe de systèmes formels d'une certaine espèce. En ce qui concerne l'idée d'une indécidabilité absolue, Gödel ne lui donne proprement aucun sens et son théorème ne peut constituer en aucune façon un encouragement à l'idée qu'il pourrait exister des propositions mathématiques absolument indécidables. Il ne faut par conséquent surtout pas déduire de son théorème qu'il y a, même en mathématiques, des propositions qui ne sont ni vraies ni fausses ou même simplement des propositions dont on ne pourra jamais savoir si elles sont vraies ou fausses. Gödel, comme Hilbert, ne croit pas à l'existence d'un ignorabimus en mathématiques. Qu'en est-il exactement pour ce qui concerne la proposition qui correspond, dans la théorie des systèmes sociaux et politiques, à celle de Gödel? L'indécidabilité est-elle seulement relative, en l'occurrence relative au système social considéré, ou au contraire absolue?

4) La proposition gödelienne, qui ne peut être décidée dans le système concerné, peut toujours l'être dans un système plus puissant. On peut ainsi concevoir une hiérarchie de systèmes formels, qui est telle que des propositions qui sont formulables, mais ne sont pas décidables, dans les systèmes antérieurs deviennent décidables dans les systèmes qui suivent, qui auront, bien sûr à nouveau à chaque fois leur propre proposition indécidable. On aimerait beaucoup que Debray nous dise s'il existe ou non quelque chose de comparable dans le cas de la théorie des systèmes sociaux. Par exemple, pourrait-on imaginer une sorte de hiérarchie de systèmes sociaux, telle que la proposition qui est indécidable à l'intérieur du premier devienne décidable dans le suivant, et ainsi de suite? Ou encore: les propositions "religieuses" fondatrices, dont la persistance même dans la vie des sociétés en principe les plus sécularisées constitue un paradoxe apparent, que le théorème de Gödel permet d'expliquer, deviennent-elles démontrables dans des systèmes sociaux plus puissants?

Je pourrais mentionner encore d'autres différences essentielles. Mais j'en ai assez dit, je crois, pour que l'on se puisse se demander sérieusement s'il est encore possible après cela de continuer à affirmer qu'en procédant comme le fait Debray on a utilisé une métaphore créatrice susceptible d'attirer notre attention sur une caractéristique importante qui est commune aux deux situations et à laquelle on n'aurait pas pensé sans cela. Métaphorique ou non, le langage utilisé, n'ajoute strictement rien à ce que l'on savait déjà et ne fait en réalité qu'obscurcir davantage la situation. Debray le reconnaît, du reste, implicitement lorsqu'il répond à un contradicteur, à la Société française de philosophie: "C'est pour afficher l'irréductible différence des ordres, que j'ai remplacé le terme de théorème par celui d'axiome, puisqu'on se trouve ici en dehors des domaines de pertinence du théorème de Gödel. En l'occurrence, puisqu'on est sorti du domaine mathématique, il faudrait parler de postulat" (p. 28). Or on peut sans doute formuler à propos des systèmes sociaux une chose qu'on appellera un "postulat d'incomplétude". Mais on n'a aucun besoin pour cela de Gödel et il n'y a rigoureusement rien qui corresponde à cela dans ce que fait Gödel.

Passons sur le fait que Debray ne semble pas non plus avoir une idée précise de l'usage que l'on fait dans les mathématiques elles-mêmes, des termes "axiome" et "postulat". Ce qui est important est que lui-même reconnaît qu'au fond le théorème de Gödel n'a aucune pertinence pour ce dont il s'agit. Mais il tient malgré tout à l'utiliser. D'où la question: qui sont ici les scientistes? Sont-ce les gens comme Sokal et Bricmont ou, au contraire, ceux qui, comme Debray, semblent croire qu'une vérité importante ne peut devenir respectable que lorsqu'elle a été formulée dans un langage scientifique ou, mieux encore, présentée comme une généralisation d'un résultat scientifique révolutionnaire et prestigieux?

5. L'affaire Sokal et après: la leçon sera-t-elle comprise?

J'ai été, bien entendu, tout à fait sérieux quand j'ai dit, dans un article précédent (Note 10), que je n'avais aucune inquiétude réelle pour la réputation et l'avenir des célébrités qui ont été quelque peu malmenées dans le livre de Sokal et Bricmont. Elles peuvent compter à coup sûr sur l'appui d'un nombre suffisant de journaux, toujours prêts à découvrir de la "morgue scientiste", là où il n'y en a pourtant aucune trace (Note 11), et jamais de la "morgue littérariste" (si je peux me permettre ce néologisme peu élégant), là où elle s'étale pourtant avec une impudence incroyable. (On pourrait sans doute appeler, faute de mieux, "littérarisme" la tendance à croire qu'un résultat scientifique ne peut devenir réellement profond et important qu'une fois que l'on a réussi à en donner une version littéraire, comme par exemple le fameux "principe de Debray-Gödel", qui a généralement avec lui à peu près autant de rapport que le chien constellation céleste avec le chien animal aboyant.)

Zinoviev parle, dans Les Hauteurs béantes, de la tendance qu'ont certains résultats scientifiques (pas tous) à produire ce qu'il appelle des "doubles idéologiques", pour lequels on est tenu de manifester une considération particulière:

"... Les acquisitions de la science arrivent déjà dans la tête des simples mortels sous un aspect si bien arrangé que seule une certaine ressemblance de langage avec le matériau initial témoigne de leur origine. On les envisage autrement que dans le milieu scientifique. Leur rôle devient également différent. On assiste, à proprement parler, à la naissance de sortes de doubles, parallèlement aux concepts et aux propositions de la science.

(...)

La société exerce une pression sur les hommes, les forçant au respect pour les doubles idéologiques de la science. C'est ainsi que de nombreuses propositions de la théorie de la relativité, qui furent en leur temps poursuivies pour hérésie sous forme idéologique, sont quasiment canonisées de nos jours. Les tentatives d'exprimer quelque chose, qui les contredisent en apparence, rencontrent une opposition résolue de la part des forces sociales influentes (par exemple, sous la forme d'accusations d'obscurantisme, de réaction, etc.).

Toutes les sciences n'ont pas l'honneur de produire des doubles idéologiques; seules les plus propices y ont droit. C'est ainsi qu'un théorème bien connu sur le caractère incomplet de certains systèmes formels, et qui possède un sens en logique, devient une vérité banale sur l'impossibilité de formaliser entièrement une science, une sorte de "lapalissade", alors qu'une autre vérité sur l'existence de certains problèmes insolubles par essence fut épargnée par le sort, quoiqu'on puisse en extraire bien plus de sentences de toutes sortes. Là aussi, il y a des disgrâces et des avancements, des réhabilitations et des gratifications. En apparence, tout cela s'effectue dans le cadre de la science. En effet, dans le cas présent, l'idéologie aspire à porter des habits scientifiques (Note 12)."

Aujourd'hui, bien entendu, il vaudrait mieux, si possible, remplacer le mot "idéologique" par un autre, un peu moins marqué. Mais cela peut être fait aisément et cela ne changerait pas grand-chose à ce dont il s'agit. Comme la science est supposée dominer désormais de façon outrancière non seulement notre mode de vie, mais également nos façons de penser, on a tendance à oublier trop facilement que le scientisme comporte aussi le genre d'équivalent ou de pendant "littéraire" ou "humaniste" dont j'ai parlé. Les littéraires, et en particulier les philosophes, qui font partie des intermédiaires patentés qui assurent la communication entre le monde de la science et le public profane, trouvent absolument normal, lorsqu'ils veulent parler de la science, de commencer par en construire un double littéraire, qui est, à leurs yeux, beaucoup plus intéressant que l'original. Mais ils sont incapables de considérer autrement que comme un abus de pouvoir caractérisé la tentative, que l'on peut aussi faire, de tenir un discours un peu plus scientifique sur les questions essentielles dont ils traitent. Comme ils occupent, par rapport à la science, une position qu'ils ont pris l'habitude de considérer comme essentiellement défensive, il ne leur vient pas à l'esprit de considérer que l'abus de pouvoir et d'influence, qui correspond à ce que j'ai proposé d'appeler le "littérarisme", peut aussi être de leur côté.

Foucault a fait remarquer à un moment donné que, pour parler de la science, les philosophes avaient une propension fâcheuse à se construire une "science pour philosophes", et notamment une "histoire pour philosophes", avec laquelle il souhaitait avec raison en terminer. Si je me suis attardé aussi longuement sur le cas de Debray, c'est évidemment parce qu'il fournit l'exemple le plus remarquable de ce que l'on peut appeler la fabrication d'un "théorème de Gödel pour philosophes", qui a l'avantage de dispenser de toute compréhension réelle du résultat de Gödel et de permettre en même temps de faire croire qu'on en a une compréhension beaucoup plus profonde que tous ceux qui en ont parlé jusqu'ici. La question cruciale est justement de savoir s'il est admissible que, déjà chez un philosophe, il n'y ait plus rien d'autre qu'une certaine ressemblance de langage avec le matériau scientifique initial pour témoigner de l'origine de ce dont il parle ou si l'on est en droit d'attendre de lui une façon un peu plus sérieuse de traiter un résultat scientifique qu'il cherche à transposer et à généraliser.

Les réactions les plus typiques qui ont été suscitées par l'affaire Sokal amènent à se poser avant tout la question suivante. Comment a-t-on pu en arriver pour finir à refuser aux autres le droit de critique au nom de la liberté de pensée, comprenez, de sa propre liberté de pensée, c'est-à-dire du droit de penser et de dire impunément à peu près n'importe quoi. Qu'on le veuille ou non, c'est bien, depuis un certain temps, une spécialité qui est plutôt française (Note 13). J'ai rarement vu utiliser explicitement un argument de cette sorte, qui consiste à assimiler en gros le critique à un policier, dans d'autres pays, si ce n'est peut-être ceux qui, justement, sont assez fortement influencés par la pensée française et toujours prêts à prendre fait et cause pour elle et à lui pardonner n'importe quoi (Note 14).

Il n'est pas contestable que l'affaire Sokal a pu servir, notamment aux Etats-Unis, de prétexte à des réactions d'hostilité dirigées contre la pensée et la culture françaises elles-mêmes et à des attaques qui étaient de nature essentiellement politique et où la dimension proprement intellectuelle du débat n'entrait que pour une faible part en ligne de compte. (Les défenseurs de la pensée française ne se sont, du reste, pas privés d'appliquer, eux aussi, à Sokal et Bricmont, un traitement qui était fondamentalement du même genre et aussi peu défendable.) Mais il est justement trop commode de ne retenir, comme Derrida lui-même manifeste une tendance caractéristique à le faire, que cet aspect de la question. Autant il est normal de récuser les critiques inspirées essentiellement par des mobiles de cette sorte, autant il est indispensable de se souvenir que cela ne peut pas constituer une raison de se dispenser de répondre sur le fond.

L'assimilation de toute critique à une sorte d'atteinte à la liberté de pensée et d'expression est aussi, me semble-t-il, une façon de faire relativement récente. Des philosophes qui comptent aujourd'hui parmi les plus grands de toute l'histoire de la philosophie ont eu souvent, dans le passé, à supporter des attaques au moins aussi sévères que celles qui ont été menées par Sokal et Bricmont contre les auteurs qu'ils citent. Et ils n'ont généralement pas jugé indigne d'eux d'y répondre, y compris lorsqu'elles reposaient sur des formes d'incompréhension assez typiques. Aucun d'entre eux ne semble, en tout cas, avoir considéré qu'une réponse suffisante pourrait consister à accuser simplement le critique de porter atteinte à la liberté de création et de chercher à exercer une forme de répression intellectuelle ou, comme on dit, de "police de la pensée". D'où la question: comment et pourquoi en sommes-nous arrivés là, c'est-à-dire à un stade où le droit de critique, et cela veut dire le droit de critiquer tout le monde, y compris les personnages les plus célèbres, les plus influents ou les plus médiatiques, a cessé d'être considéré comme une chose qui devrait aller de soi et où la critique se trouve identifiée à peu près automatiquement à une volonté de répression - à l'époque de la "Nouvelle Philosophie", on parlait volontiers et sans rire de "goulag" - (c'est la version que l'on peut appeler, au sens large, "politique"), quand ce n'est pas à une manifestation de jalousie ou de ressentiment purs et simples (c'est la version, encore plus triviale et plus répandue, que l'on peut appeler "psychologique" ou "psychopathotologique")?

Derrida n'hésite pas, par exemple, à parler d'une "arrière-garde du ressentiment" à propos des gens qui contestent l'existence d'une institution comme le Collège International de Philosophie ("Amitié-à-tout-rompre", Libération, 22 avril 1998, p. 38). Autrement dit, il n'arrive apparemment pas à concevoir qu'il puisse y avoir des raisons objectives de critiquer sérieusement la conception et le mode de fonctionnement d'une institution de cette sorte, pas plus qu'il ne peut y en avoir de critiquer les intellectuels qui occupent une position comparable à la sienne. La seule motivation possible est, en pareil cas, purement politique ou, ce qui est encore pire, psychologique et à peu près sans rapport avec l'objet du débat. Autrement dit, les amis ont toujours raison et les adversaires toujours tort, quelles que puissent être leurs raisons. Tout le monde répète que, dans l'ordre de l'esprit, la célébrité et l'influence sont une chose et l'importance réelle en est une autre. Mais, en pratique, tout se passe comme si les gens qui se permettent de critiquer les célébrités ne pouvaient être animés que par le dépit de ne pas être aussi célèbres qu'elles et la volonté de le devenir à tout prix. C'est même l'"argument" principal qui est utilisé le plus souvent pour répondre à la critique. Il n'y a plus guère que les gens obscurs qui puissent encore se sentir obligés d'accepter d'être critiqués et d'essayer réellement de répondre à ceux qui le font. Contrairement à une opinion qui semble aussi être assez répandue chez les intellectuels français, je ne peux que répéter ici une fois de plus qu'il ne suffit pas d'être "créateur" (ou, en tout cas, de se considérer comme tel) pour être au-dessus de la critique et que, quoi que puisse en penser Derrida, qui aurait préféré voir Sokal inventer une nouvelle théorie physique, au lieu de se livrer à la mystification que l'on sait, ne pas l'être n'oblige en aucune façon à renoncer à son droit de critique. Il est vrai que, si on pense, comme c'est souvent le cas, que dans le domaine littéraire et philosophique, la pensée procède essentiellement sur le mode de l'association d'idées et que celle-ci est par essence créatrice et peut créer tout ce qu'on veut, sauf, bien entendu, de l'obscurité et de la confusion, il est difficile de trouver encore quelque chose à critiquer et de comprendre ce qui, dans le discours de nos intellectuels, a pu choquer des lecteurs comme Sokal et Bricmont.

Je n'ai pas vraiment de réponse à proposer à la question de savoir comment nous en sommes arrivés là, c'est-à-dire à un stade où un livre comme le leur ne suscite guère que des réponses de l'espèce que je viens d'évoquer. Comme l'ont fait remarquer les deux auteurs, la réaction la plus courante est celle qui consiste à admettre que ce qu'ils disent est parfaitement vrai, mais que ce n'est pas bien (et, pour certains, cela veut dire simplement pas "gentil") de le dire. On ne saurait indiquer plus clairement que la question de la vérité de ce que dit un intellectuel est devenue aujourd'hui une question tout à fait secondaire, et même indifférente. Malheureusement, ce n'est pas parce que nous sommes entrés dans une période consensuelle, où il faut être positif, aimable et conciliant, que les comportements dévots sont plus défendables aujourd'hui qu'ils ne l'étaient autrefois. Et ce n'est pas non plus, quoi qu'on en pense, adopter une attitude répressive et policière que de constater que la quantité de non-sens que nous sommes devenus capables de tolérer au nom de la "pensée" et de la "créativité" est décidément un peu trop grande. Si c'est bien là où je crains que nous en soyons arrivés aujourd'hui que nous nous trouvons effectivement, et il y a des raisons sérieuses de penser que c'est le cas, alor s je crois que le niveau lamentable auquel nous sommes en train de descendre et même peut-être déjà parvenus a de quoi susciter des inquiétudes sérieuses. Autrement dit, ceux qui parlent volontiers d'une "défaite de la pensée" devraient peut-être songer un peu moins aux menaces extérieures contre lesquelles ils cherchent à protéger celle-ci, et un peu plus à la façon dont les "penseurs" authentiques qu'ils sont, bien entendu, convaincus d'être eux-mêmes sont capables d'y contribuer aussi de l'intérieur.

Jacques Bouveresse

NOTES DE L'AUTEUR

Note 1 Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Editions Odile Jacob, Paris, 1997.

Note 2 Robert Musil, "Esprit et expérience. Remarques pour des lecteurs réchappés du déclin de l'Occident", in Essais, traduits de l'allemand par Philippe Jaccottet, Editions du Seuil, Paris, 1984, p. 100.

Note 3 Michel Serres, "Paris 1800", in Eléments d'histoire des sciences, sous la direction de Michel Serres, Bordas/Cultures, 1989, p. 359-360.

Note 4 "Sokal et Bricmont ne sont pas sérieux", Le Monde, 20 novembre 1997, p. 17.

Note 5 Dans Limited, Inc. (Editions Galilée, Paris, 1990, Derrida rappelle même qu'il faut distinguer au moins trois sens de l'indécidabilité, dont le dernier "reste hétérogène à la dialectique et au calculable" et, "selon ce qui n'est qu'un paradoxe apparent (...), ouvre ainsi le champ de la décision ou de la décidabilité" (p. 209). Malheureusement, sur ce qu'il faut entendre par "complétude de l'indécidabilité", lorsque Derrida dit qu'"en aucun de ces trois sens, il n'y a de complétude possible pour l'indécidabilité" (p. 210), le logicien ne peut que déclarer forfait.

Note 6 Jean van Heijenoort, Article "Gödel", The Encyclopedia of Philosophy, edited by Paul Edwards, Macmillan, New York, 1967, vol. 3, p. 357. Soit dit en passant, la simple lecture attentive d'un article de cette sorte aurait permis aisément à ceux de nos intellectuels qui se croient obligés de parler du théorème de Gödel d'éviter au moins les erreurs d'interprétation les plus grossières. On remarquera, en outre, que, de façon générale, la stratégie des postmodernistes qui s'appuient sur ce qu'ils croient être la science d'aujourd'hui consiste la plus souvent à faire comme si certaines questions épistémologiques cruciales avaient été décidées dans un sens bien précis, alors que, comme en témoignent les discussions qui se poursuivent, mais dont ils ne connaissent généralement pas grand-chose, elles ne le sont en réalité nullement.

Note 7 Cf. John Searle, "La théorie littéraire et ses bévues philosophiques", Stanford French Review, vol. 17. 2. 3. (1993), p. 221-256.

Note 8 "L'incomplétude, logique du religieux?", Bulletin de la Société Française de Philosophie, janvier-mars 1996, p. 7, 28.

Note 9 "Au risque du "scientifiquement correct"", Le Monde, 30 sempembre 1997, p. 27.

Note 10 "Les sots calent", Le Monde de l'Education, janvier 1998, p. 54-55.

Note 11 Pour un exemple typique, voir Jean-François Kahn, "Morgue scientiste contre impostures intellectuelles", Marianne, 13-19 octobre 1997, p. 74-75.

Note 12 Alexandre Zinoviev, Les Hauteurs béantes, traduit du russe par Wladimir Berelowitch, L'Age d'Homme, Lausanne, 1977, p. 172-173.

Note 13 Tout comme l'est aussi la tendance à croire que celui qui se permet d'attaquer certains de nos penseurs les plus réputés, surtout s'il est étranger, le fait avant tout par ce que ce sont des représentants de la pensée française, et pas du tout à cause du contenu de leurs écrits.

Note 14 Pour une analyse du cas de l'Italie, cf. Roberto Casati ("Diritto di critica", La Rivista dei Libri, janvier 1998, p. 19-21), qui conclut que les réactions à la publication du livre de Sokal et Bricmont montrent le degré auquel "la notion de débat argumenté est étrangère à la culture française - semblable en cela à la culture italienne". 

Qui a peur de la démondialisation ?

Frédéric Lordon

Dans une tribune récemment publiée sur Mediapart (6 juin 2011), des membres du conseil scientifique d’Attac (Geneviève Azam, Jacques Cossart, Thomas Coutrot, Jean-Marie Harribey, Michel Husson, Pierre Khalfa, Dominique Plihon, Catherine Samary et Aurélie Trouvé) déclarent « s’inquiét(er) de la fortune rencontrée par la démondialisation ». Je crois avoir à leur endroit suffisamment d’estime et d’amitié pour leur dire mes désaccords – à plus forte raison après m’être rendu coupable d’avoir moi-même employé le mot « à problème » [1]…

Dépolluer du FN Retour à la table des matières

Du problème en question, il est sans doute utile de commencer par déblayer la situation politique – entendre la dépolluer du Front national. Car l’on sent bien que la fortune de l’extrême droite qui capitalise sur ce thème n’entre pas pour rien dans les inquiétudes des signataires. Mais, par une contradiction performative fatale, faire sans cesse référence au FN à propos de tout débat est à coup sûr le meilleur moyen de l’installer dans la position de centralité dont par ailleurs on voudrait l’écarter. Il ne faut se faire aucune illusion, spécialement quand la nouvelle dirigeante du FN s’avère plus futée que son prédécesseur, et démontre déjà assez son talent de récupération : le FN mangera à tous les râteliers, captera tout ce qu’il peut capter, si bien qu’installer le mythe de l’anti-Midas – « le FN transforme en plomb tout ce qu’il touche » – est le plus sûr moyen de contribuer soi-même à la dégradation de ses propres débats. On n’abandonnera donc pas le débat de la démondialisation sous prétexte que le FN qui a senti la bonne affaire s’y vautre avec délice !
Avant de déserter le terrain, on pourrait en effet au moins avoir le réflexe d’objecter que nul ne s’inquiétait dans les années 1980-1990 que le FN campe sur les idées économiques libérales du RPR-UDF, et nul n’allait soumettre la droite dite « républicaine » à la question de cette embarrassante proximité. Curieusement les proximités ne deviennent embarrassantes que lorsqu’il est question d’en finir avec la finance libéralisée et le libre-échange – et les signataires d’Attac devraient « s’inquiéter » d’avoir ici beaucoup concédé aux schèmes réflexes de l’éditorialisme libéral. Ils pourraient également suggérer qu’on renverse l’ordre de la question, et que « l’éditorialisme » se préoccupe d’aller interroger sérieusement le FN sur ses virages doctrinaux à 180° et sur sa propension récente à aller piller (et déformer) des idées de gauche critique – paradoxe tout de même étonnant si l’on y pense, mais qui semble faire si peu problème que tout le monde se précipite plutôt pour demander à la gauche critique comment elle peut vivre dans pareil voisinage... Moyennant quoi, à force d’envahissements par l’extrême droite, qui ne manque pas de s’en donner à cœur joie avec au surplus le plaisir complémentaire de créer la confusion, et le plaisir supplémentaire de le faire avec la complicité active des victimes de la confusion, il ne restera bientôt plus grand-chose en propre à la gauche en matière économique s’il lui faut abandonner dans l’instant tout ce que l’anti-Midas aura touché. Car il ne faut pas s’y tromper : l’anti-Midas a la paluche aux aguets et il va en toucher autant qu’il pourra. On pourrait donc, par un préalable de bonne méthode, décider d’ignorer les gesticulations récupératrices du FN, de cesser d’en faire l’arbitre intempestif et pollueur de nos débats, et de continuer de discuter des sujets qui nous intéressent.

Au fait, qu’est-ce que la mondialisation ? Retour à la table des matières

Ceci étant dit, c’est une chose de tenir, comme le font les signataires, la « démondialisation » pour un concept « superficiel et simpliste », mais c’en aurait été une autre, bienvenue, qu’ils prissent eux-mêmes la peine de donner leur propre définition « rigoureuse » de la mondialisation. Ecartons tout de suite – je ne les leur prête pas, d’ailleurs – les contorsions sémantiques qui tentent de repérer d’abyssales différences entre « mondialisation » et « globalisation » pour en tirer d’improbables solutions de rattrapage. Ce deuxième terme ne veut rien dire, en tout cas rien dire d’autre que « mondialisation » elle-même, dont il est simplement la dénomination anglo-saxonne (globalization).
Il y a alors deux définitions possibles de la mondialisation :
— Par les externalités : la mondialisation désigne un état du monde où les externalités ont atteint de telles portées et de telles intensités qu’elles rendent nécessaire des formes de gestion supranationales. Le dérèglement climatique est une externalité mondiale et seule une coordination mondiale en viendra à bout. Le problème nucléaire est à externalités manifestes – il faut par exemple féliciter l’Allemagne (et pour une fois on ne verra aucune ironie là-dedans) de sa décision, alors qu’à quelques centaines de kilomètres de sa frontière, le parc de centrales français s’offre à lui envoyer quelques éventuels vents d’ouest un peu pourris. Et l’on pourrait parler des problèmes migratoires, de l’eau, des droits sur les médicaments, etc. Ce monde-là ne peut plus marcher sur des bases exclusivement nationales, il a en effet mondialisé certains de ses problèmes.
— Par la libéralisation des marchés : sous cette autre définition, la mondialisation est à entendre comme le processus de déréglementation du plus grand nombre de marchés possibles sur la base internationale de plus grande extension possible. Sous ce rapport, il n’y a aucune différence à faire entre « mondialisation » et « mondialisation néolibérale ». « Mondialisation néolibérale » n’est qu’un pléonasme et les signataires qui disent vouloir de la première mais pas de la deuxième vont avoir du mal à déplier des différences inexistantes. Entendent-ils qu’ils veulent bien la mondialisation-externalités mais pas la mondialisation-libéralisation ? On le leur accordera sans difficulté, mais la première est politique et la deuxième économique, et il ne fallait pas beaucoup d’esprit de charité intellectuelle pour comprendre que le discours de gauche de la démondialisation s’en prend à la seconde, la mondialisation économique, la seule qu’il y ait à combattre vraiment car elle, elle a produit ses « solutions »… quand la première n’a posé que ses questions.
Les signataires disent vouloir « évidemment réduire les flux de marchandises et de capitaux, et relocaliser les systèmes productifs (…), stopper la concurrence entre travailleurs et paysans du monde, valoriser la diversité des savoirs et des pratiques sociales, nourrir les populations et assurer la souveraineté alimentaire ». Mais c’est cela même la démondialisation – économique ! Et l’on ne voit pas pourquoi penser la chose ne pourrait pas aller jusqu’à dire le mot. Démondialiser, au sens de la deuxième définition de la mondialisation, c’est revenir sur les libéralisations généralisées : en tout premier lieu celles des marchés de biens et services et celles des circulations de capitaux. Il faut une singulière mauvaise foi, doublée d’une réelle incohérence, pour d’une part prêter aux discours de la démondialisation, par une imputation d’essence, d’avoir d’abord désigné « le travailleur chinois comme ennemi » pour se réserver ensuite le joli rôle de la relocalisation, de la réduction des flux de marchandises et de l’arrêt de « la concurrence entre travailleurs du monde »… Sauf dans les catégories de la pensée libérale (ou de la pensée d’extrême droite), tenir le discours de la démondialisation n’a jamais signifié s’en prendre à des individus ou à des groupes sociaux, mais à des structures – même s’il est vrai qu’alors, dans un deuxième temps, reviennent dans le champ de la critique des groupes sociaux particuliers : ceux qui ont eu barre sur, et partie liée à la configuration des structures, savoir l’oligarchie capitaliste.
Mais c’est une étrange réticence celle qui interdit de dire « démondialisation » quand la conscience populaire a identifié la chose qu’elle nomme « mondialisation » comme l’origine de ses souffrances et qu’une analyse rigoureuse peut venir pleinement ratifier cette identification. Les signataires se rendent-ils comptent qu’avec leur dénonciation du « repli national » – et l’on sent bien qu’on a échappé de peu à la « frilosité » et à « l’égoïsme » de ceux qui ont « peur » de « l’ouverture » –, on retrouve sous leur plume les pires lieux communs de l’éditorialisme libéral – ou comment faire tourner soi-même les moulins de ses propres adversaires… Mais le plus grave dans cette convergence, certes ponctuelle mais troublante, tient à la fabrication d’une de ces antinomies qui font, là encore, la joie du commentaire autorisé, antinomie au terme de laquelle la « mondialisation » n’a pour alternative que le « refermement national ». Le monde mondialisé ou la nation archaïque, et choisissez votre camp…

De quelques approximations de l’anti-démondialisation Retour à la table des matières

Passons d’abord sur les approximations et les déformations du discours de la démondialisation relu par les signataires – et d’une relecture qu’on pourrait bien dire elle aussi « superficielle et simpliste »… « Une monnaie nationale ne protège ni du néolibéralisme, ni de la spéculation, ni du productivisme : a-t-on vu quelque gouvernement britannique s’opposer au néolibéralisme du fait qu’il disposait de la livre sterling ? Le franc, la livre ou la lire étaient-ils des boucliers contre les attaques spéculatives ? » Mais qui (à part Marine Le Pen) a jamais dit que le retour aux monnaies nationales était à soi seul la panacée anti-crise ? Quel que soit le degré auquel on adhère à leurs thèses, on pourrait au moins créditer les économistes qui plaident pour le retour à la monnaie nationale [2] d’avoir hautement conscience des périls qui suivraient de l’abandonner à la spéculation internationale et de précisément n’envisager ce retour qu’accompagné de radicales transformations structurelles, notamment financières et bancaires, visant à briser le pouvoir de nuisance des marchés de capitaux.
« On ne renversera pas le dogme de la “création de valeur pour l’actionnaire” en commençant par des droits de douane contre la Chine mais par une redistribution des richesses dans nos pays et entre pays (…). La “démondialisation” n’apporterait rien à l’affaire », écrivent plus loin les signataires. On s’excuse de le leur dire un peu rudement mais cette phrase est d’une parfaite absurdité. Il faudrait être idiot en effet pour prétendre transformer les données de la contrainte actionnariale en s’attaquant à celles… de la contrainte concurrentielle ! Quant à l’injonction mécanique de la « redistribution des richesses », elle n’est pas davantage qu’un vœu pieu récurrent, symptomatiquement matière à mots d’ordre syndicaux qui ne mènent à rien (je veux dire à rien d’autre qu’à d’inoffensifs défilés entre République et Nation), et en elle-même vide de sens tant qu’on n’a pas rapporté ce projet à des transformations concrètes des structures qui déterminent le partage des richesses.
Or parmi celles-ci on trouve typiquement d’un côté les structures de la libre concurrence qui organisent la pression constante sur les coûts salariaux – et, oui, en particulier avec des économies à standards sociaux effondrés (comme la Chine). Sauf à attendre patiemment les quelques décennies de la montée en gamme de l’économie chinoise, de la constitution d’institutions salariales matures et du rattrapage de ses standards sociaux et environnementaux, on voit mal les moyens de la protection des salariés européens, à part la restriction de la concurrence dite non-distordue (ainsi conçue pour mieux laisser jouer toutes les distorsions propres à la mise en concurrence de modèles socioproductifs parfaitement inégaux). Il n’est donc pas question dans cette affaire, comme feignent de le croire les signataires, que l’opprobre soit jeté sur « les Chinois », ou même « la Chine », à qui nul ne saurait reprocher son niveau de développement – bien davantage en revanche sur les fous furieux de l’Union européenne et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui organisent soigneusement la concurrence libre avec elle. Si, par ailleurs, les signataires ont en tête un moyen de restreindre cette concurrence autre que, oui, des droits de douane sélectifs et bien ciblés, surtout qu’ils le disent. Et sinon pourquoi ne pas admettre qu’une telle restriction tombe de plein droit sous la catégorie de la démondialisation ?
Comme y tombent également, d’un autre côté, toutes les modifications des structures de la finance telles qu’entre autres elles soutiennent actuellement le pouvoir actionnarial. Car à moins de poursuivre la chimère de la re-régulation mondiale, que sa magnifique ambition rend au moins certaine de ne jamais aboutir, il faudra bien envisager une re-régulation simplement régionale… qui n’ira pas sans dispositifs de protection adéquats, d’une part pour désamorcer toutes les stratégies d’arbitrage réglementaire et d’autre part pour protéger l’intérieur de la « zone financière régulée » de toutes les instabilités venues d’un extérieur demeuré dérégulé – et cela également s’appelle démondialiser. Ce n’est donc pas la nationalité des opérateurs qui est en jeu – car il est bien vrai que les investisseurs institutionnels français ne sont pas moins rapaces et violents que les autres ! C’est la possibilité de constituer une enclave de vie économique pacifiée sans avoir attendre la grande convergence mondiale. Mais cette possibilité-là n’est que l’autre nom de la rupture avec la mondialisation.

La question décisive de la souveraineté Retour à la table des matières

Les signataires objecteront qu’ils visent moins loin que le monde : l’Europe. Et on peut leur accorder en effet qu’il y a matière à réfléchir à la circonscription de la régulation « régionale », sans exclure a priori que la « région » aille au-delà de l’actuelle nation. Encore faudrait-il pour ce faire poser le problème comme il convient, c’est-à-dire en termes politiques, et plus exactement sans hésiter à prononcer le mot-clé : souveraineté – mais, après démondialisation, ce mot-là également ne va-t-il pas devenir un imprononçable, et puis logiquement, peu après, un impensable ? Il vaudrait mieux éviter, sauf à ce que, vaincue par la peur de la déchéance « nationaliste » et « souverainiste », la gauche critique se retrouve à poil et incapable de poser le moindre problème fondamental.
C’est qu’en effet il n’est pas d’autre prémisse possible au débat mondialisation/démondialisation que celle qui tient la souveraineté d’un peuple pour le concept-clé de l’époque moderne. La modernité, au sens conceptuel du terme, dont on verra sans peine qu’il s’oppose en tout aux bouillies des usages éditorialistes de ce mot, c’est que des communautés humaines se déclarent maîtresses de leur destin – souveraines. Voilà le fait constitutif de notre horizon historique et politique, la donnée cardinale dont l’ignorance condamne irrémédiablement à l’insignifiance. Or, à l’exact inverse de tous ses amis qui répètent en boucle qu’elle est la modernité même, la mondialisation est anti-moderne précisément au sens où elle organise la dépossession des souverainetés partout où elles existent, sans leur offrir la moindre solution de re-création. La substitution insistante du terme « gouvernance » à celui de « gouvernement » est bien là pour dire le projet général de la dégouvernementalisation du monde, c’est-à-dire de sa dépolitisation. Surtout pas d’Etat – quelle qu’en soit la circonscription –, donc pas de loi, à l’extrême rigueur des règles mais minimales et sans force, et surtout, bien sûr, de l’« éthique »… C’est dans cet univers libre de toute force politique souveraine, la seule qui serait capable de les contenir, que les forces du capital veulent être seules significatives à se mouvoir.
Il fallait donc d’abord déborder les souverainetés nationales, ces lieux ignobles de l’arraisonnement politique des excès privés du capital. Sous couleur de la Terre plate [3] et du monde enfin un, l’abattement des frontières s’en est chargé. Et en effet : quand le financement des déficits est entièrement abandonné aux investisseurs internationaux, quand ceux-ci ont entièrement barre sur les orientations fondamentales des politiques économiques (et commandent la rigueur sans fin), quand les gouvernements se targuent de réformer les retraites au nom du triple-A à maintenir, quand les entreprises peuvent exciper de l’argument aussi ignoble que bien fondé des actionnaires à satisfaire pour justifier les plans sociaux, quand la « liberté d’établissement » promue par le Traité européen autorise tous les chantages à la délocalisation sans que les gouvernements locaux ne puissent mot dire, quand les riches pratiquent l’évasion fiscale à grande échelle sans qu’on puisse les rattraper, en effet la souveraineté n’est plus qu’un souvenir puisque les peuples ne maîtrisent rigoureusement plus rien des éléments fondamentaux de leur destinée.

L’anti-démondialisation, ou l’oubli de la souveraineté Retour à la table des matières

Malheureusement pour les libéraux, la souveraineté attaquée dans les faits résiste dans les esprits. D’où elle ne cessera d’exiger sa reconstitution. Telle est la force de la modernité – la vraie – qui a rendu la dépossession intolérable, en tout cas au-delà d’un certain seuil. Les nécessités de la mondialisation-externalités s’ajoutent aux agressions de la mondialisation-libéralisation pour appeler (les premières authentiquement, les secondes hypocritement) à des redéploiements outre-nationaux du principe de souveraineté. Mais rien ne vient, et pour cause : la force active de la libéralisation n’a aucune intention de reconstituer ailleurs ce qu’elle a si bien réussi à dissoudre ici, et se tient fermement à son projet de grand vacuum politique mondial.
Or le principe de souveraineté est notre invariant politique de longue période. Mais il est en crise profonde de se trouver entre deux réalisations historiques – et la crise ne tombe pas entièrement du ciel : elle a été pour partie (la partie de la mondialisation-libéralisation) délibérément organisée. La mutation territoriale du principe de souveraineté engage alors dans une transition très longue dont les tensions menacent d’être intenables. Lieu de tous les malentendus, la mondialisation est ainsi un point de rencontre paradoxal entre les hypocrites à qui « l’horizon du monde » sert à différer éternellement toute reconstitution du politique, et ceux qui croient sincèrement en la perspective d’une cosmopolitique, c’est-à-dire d’une constitution politique de l’humanité entière. A ces derniers, il faut rappeler ce mot de Keynes qu’à long terme nous serons tous mort, et qu’un projet cosmopolitique qui laisserait le principe de souveraineté en suspens tout le temps de sa transition jusqu’au glorieux avènement final de la constitution politique mondiale durera un peu trop longtemps pour les simples populations – et de ce point de vue ils devraient s’inquiéter de se retrouver bientôt au côté de Jacques Attali, inlassable promoteur du gouvernement mondial et prototype même en cette matière de l’idiot utile.
On pourrait accorder sans difficulté aux signataires que le redéploiement outre-national de la souveraineté est un sens de l’histoire possible, souhaitable même, mais sous la double clause consistant d’une part à en reconnaître la très longue durée de réalisation, et d’autre part (surtout) à admettre que le processus doit se soumettre à l’impératif de maintenir continûment, sous une forme ou sous une autre, le principe de souveraineté, tout le temps de la transition – et si pas capable, s’abstenir  ! Les stratégies de long terme qui ignoreraient cette condition, à l’image par exemple de la fausse promesse de l’actuelle « Europe politique », sont intenables. En combinant le déni délibéré de souveraineté et l’agression sociale répétée, la mondialisation, sous l’effet de sa crise propre, a porté cet intenable à un point critique. Il va donc falloir que l’histoire accouche de quelque chose, et tout de suite ! Mais que peut-on attendre d’elle à si court terme ?
Quoi qu’on en pense, la solution de la reconstitution nationale de souveraineté impose son évidence parce qu’elle a sur toutes les autres l’immense mérite pratique d’être là, immédiatement disponible – moyennant évidemment les transformations structurelles qui la rendent économiquement viable : protectionnisme sélectif, contrôle des capitaux, arraisonnement politique des banques, autant de choses parfaitement réalisables pourvu qu’on le veuille. Que les peuples soient tentés de faire retour, et par le chemin le plus court, aux reconstitutions de souveraineté qui sont à leur portée, il n’y a pas lieu de s’en étonner, encore moins de leur en faire la leçon. On observera tout de même au passage que, contrairement aux critiques épouvantées de la démondialisation, en cela fidèles à un topos libéral type voulant faire croire que tout retour en arrière porterait la guerre – M. Lamy n’a-t-il pas déclaré que le protectionnisme était nécessairement xénophobe et belliqueux ? et les référendums européens n’ont-ils pas systématiquement agité cette menace ? –, les années fordiennes qui, considérées depuis les normes modifiées d’aujourd’hui, ont tout de l’horreur nationaliste (concurrence ultra-restreinte, délocalisations impossibles, marchés financiers sur-encadrés), auront été étrangement paisibles… Il ne s’agit pas d’en tenir ici pour une simple reproduction passéiste d’un âge d’or perdu (et dont la dorure doit beaucoup à des enjolivements rétrospectifs), mais de dire l’inanité des prophéties apocalyptiques qui accompagnent maintenant systématiquement l’idée de ne pas s’abandonner complètement à la perspective unique du monde mondialisé.
Cependant les signataires sont sensibles, et ils ont raison de l’être, aux mouvements de révolte des peuples européens. Voilà ce dont l’histoire pourrait aussi accoucher, et vite – car à force d’être éperonnés, même les bestiaux les plus paisibles finissent par ruer. Mais ces mouvements, quoique tendant évidemment à s’émuler et à se rejoindre, restent cependant nationaux dans les objectifs qu’ils peuvent viser – ne s’adressent-ils pas d’abord à leurs pouvoirs publics ? qui va manifester à Bruxelles ? Aussi faut-il se demander à quelles conditions ils pourraient se trouver un débouché politique proprement européen. Répondre à cette question suppose alors de naviguer entre les écueils symétriques de la position outre-nationale de principe qui a définitivement (et prématurément) prononcé la disqualification du national, et la position nationale souverainiste qui ne veut même pas penser la possibilité d’un redéploiement territorial du principe de souveraineté.

Souveraineté, peuples Retour à la table des matières

Or, tout dans cette affaire se joue dans le prédicat qu’on adjoint au concept de souveraineté. Et notamment dans le fait de considérer qu’il y a va de la souveraineté d’un peuple, et non de la souveraineté du peuple. Il faut parler de la souveraineté d’un peuple car il n’y a pas « le » peuple. « Le peuple » n’existe pas – en tout cas au sens d’un constat brut qui imposerait irrévocablement sa factualité. L’un de ses meilleurs commentateurs, Pierre-François Moreau, souligne la portée de cette phrase de Spinoza qui prend soin de remarquer que « la nature ne crée pas de peuples ». Dieu sait que l’époque ne manque pas d’occasions de faire profit de cet avertissement... Qui permet d’abord d’en finir avec la naturalité de la nation, quand ça n’est pas de la « race », et de rendre concevable la plasticité d’un « peuple » qui ne cesse de se renouveler et de se transformer par l’adjonction d’éléments d’abord jugés extérieurs.
Mais l’intégration « au-dedans » des étrangers est la manifestation pour ainsi dire métabolique de cette plasticité, dont rien n’interdit par ailleurs de concevoir en principe qu’elle puisse également prendre d’autres formes, celle par exemple d’un mouvement d’extériorisation qui constituerait un peuple de « peuples », entendre qui fondrait des peuples antérieurs en un peuple nouveau – mais évidemment sous certaines conditions bien particulières. Seule la fixation nationale-éternitaire, ignorante d’ailleurs de sa propre histoire – car la nation n’a pas été toujours déjà donnée ! –, et par là même portée à se poser comme le terminus de l’histoire des peuples, peut conduire à exclure d’emblée et formellement cette possibilité. Quand bien même l’histoire passée ne donnerait aucune réalisation à l’appui de cette possibilité (ce qui est d’ailleurs faux), il faudrait singulièrement sous-estimer les possibilités de l’histoire future, autrement plus créative (pour le meilleur et pour le pire) que ne le pensent les prophètes à rétroviseur. Les peuples sont des entités collectives en constants remaniements et, s’il est permis de paraphraser Spinoza, nul ne sait ce que peuvent les corps politiques.
Aussi l’époque de la mondialisation pose-t-elle une authentique question de philosophie politique en nous sommant de penser à nouveaux frais les rapports de la souveraineté et de la nation (ou du peuple). Et plus précisément en suggérant de renverser le rapport sous lequel les deux termes sont habituellement articulés : loin que la souveraineté dérive d’une nation (ou d’un peuple) antérieurement donnée, c’est plutôt le « peuple » (ou la nation) qui doit être compris comme l’effet d’une « déclaration » préalable de souveraineté collective. La souveraineté n’émane pas de la nation, c’est la nation-peuple qui émane de la souveraineté. Est appelée peuple (ou nation, comme on voudra) la collectivité qui s’est posée comme souveraine.
Or cette position-assertion de souveraineté, c’est-à-dire le constat, à enregistrer comme tel, qu’une certaine communauté humaine se déclare maîtresse de son propre destin, est susceptible a priori de n’importe quel périmètre – et pas forcément de ceux-là seuls qui ont été légués par l’histoire sous la forme des « nations » présentes : soit le problème même d’un éventuel devenir politique européen. Evidemment, remis dans ces termes, le problème « souveraineté-peuple » ne fait que se déplacer, et pose alors la question des facteurs historiques qui peuvent déterminer une telle déclaration de souveraineté collective et sa circonscription originale. La réponse est : des choses en commun. Plus exactement des manières communes. Manières politiques bien sûr, de penser et de juger, d’envisager la vie matérielle collective notamment. Ce sont des manières communes qui rendent possible la déclaration d’un commun politique – d’une souveraineté.
Jusqu’où doivent aller ces partages pour conduire à une assertion de souveraineté collective qui fasse peuple viable ? Il n’y a pas de réponse théorique à cette question qui est décidée en situation par l’histoire. Du discord fracture assurément, et même profondément, les collectivités que nous nommons actuellement nations. Il faut croire qu’il n’est cependant pas assez profond pour les décomposer comme telles et qu’il est jugé appartenir encore au champ de ce qui peut être accommodé dans le cadre de leurs institutions politiques. Vient pourtant parfois la division de trop, le conflit irrémédiable qui rend impossible la coexistence des parties – et la nation se défait, à froid [4] ou dans la guerre civile. La réponse à la question du commun requis ou des discords praticables est donc entièrement empirique et même tautologique : si la communauté « tient », c’est que le commun établi l’emporte sur les discords exprimés.

Soit le retour à la nation, soit la fracture de l’euro
(et dans tous les cas la sortie de cette Europe) Retour à la table des matières

« Mondialistes » et « nationalistes » pèchent alors par méconnaissances symétriques. Les premiers, par intellectualisme idéaliste, méconnaissent la nécessité d’une fabrication de commun antécédente comme prérequis à toute constitution de souveraineté politique. Les seconds ont fixé à tout jamais le seul commun possible dans les limites éternelles des nations d’aujourd’hui. Des « internationalistes raisonnables », parmi lesquels on rangerait les signataires, se présentent en se disant « européens » (on va leur éviter le péjoratif « européistes »). Accordons-leur ceci : en effet, entre la mondialisation et les nations, il y a la régionalisation comme espace envisageable de redéploiement d’une politique. Reste la question de son périmètre.
Or la cartographie des révoltes actuelles n’est pas celle de l’Union européenne telle que les signataires voudraient la voir muter en authentique Europe politique. Où passent donc les limites d’un commun « européen » susceptible de faire souveraineté ? Grèce, Espagne, Portugal, Italie, France, à l’évidence. Contre toute attente (et quand bien même ils ne sont pas dans l’euro) les Anglais aussi peut-être, et pas seulement parce qu’il y a des uncuts dans la rue, mais parce que le lien sacré du Royaume-Uni avec la finance, qui en principe devrait rendre toute association impossible – le rapport vis-à-vis des créanciers, des actionnaires, du patrimoine financier : en voilà une manière de juger discriminante à l’époque actuelle –, parce que ce « lien sacré », donc, est bien plus celui de l’oligarchie britannique que du reste de la population.
Le cas anglais est utile à évoquer pour faire contraste avec le cas allemand. Si la finance n’est pas une propriété d’essence de la nation anglaise, mais bien de la chose de ses possédants, la croyance monétaire allemande – celle-là même qui a si puissamment informé sa politique économique en longue période et qu’elle a su imposer à l’eurozone entière – est bien plus transversalement partagée. Que les travailleurs allemands aient été malmenés par une décennie de déflation salariale Schröder-Merkel n’est pas douteux. Qu’ils puissent en concevoir quelques sérieuses raisons de mécontentement, c’est certain. Que ce mécontentement puisse aller jusqu’à la mise en cause des principes de l’ordre monétaire euro-allemand, la chose est impossible. Or c’est précisément cela dont il faut « nous » débarrasser. D’où l’on conclura qu’il y a avec l’Allemagne un discord trop irrémédiable pour faire communauté outre-nationale souveraine [5], et qu’elle n’entrera pas dans ce « nous », ainsi probablement que tous ceux avec qui elle fait commun sur cette question décisive.
Rien n’interdit que des peuples se dépassent, ou plus exactement se découvrent suffisamment de commun pour faire ensemble nouveau peuple, parce que ce commun rend possible une affirmation souveraine étendue, d’ailleurs consciente du surplus de force qu’il y a à tirer de cette extension. La croissance des périmètres de souveraineté est une chose souhaitable en soi puisqu’elle garantit la paix sur des territoires plus grands. Mais, sauf illusion intellectualiste type, le mobile de la paix ne saurait fournir à lui seul les conditions de possibilité de ces extensions. La régionalisation peut donc désigner un tiers terme possible pour sortir de l’indigente antinomie du mondial et du national. Mais pas sur n’importe quelle base, et notamment pas celle de l’Europe actuelle des 27.
Indépendamment de toute spéculation à ce sujet, il se pourrait que, de leur propre cours, les événements de l’économie européenne se chargent de trancher. Car l’inéluctabilité à deux ans d’un défaut grec, en dépit de toutes les manœuvres de retardement, ses probables effets de propagation, l’ampleur de la secousse qui dévasterait à nouveau les systèmes bancaires européens (et pas seulement), l’impossibilité cette fois d’un nouveau sauvetage des institutions financières par les Etats, créeraient une situation de crise si extrême que la fracture s’imposera d’elle-même : d’un côté ceux qui « changeront tout » (ou plutôt qui, par échecs successifs et épuisement de toutes les armes orthodoxes disponibles, n’auront en fait pas d’autre choix que de « tout changer ») – monétisations massives, saisies des banques, neutralisation brutale des marchés de capitaux, re-régulation radicale de la finance [6] –, de l’autre ceux qui s’estimeront capables (et surtout désireux) de continuer le jeu ancien, débarrassés des « autres » avec qui ils n’auront toujours partagé une monnaie qu’à contre-coeur.

It’s the politics, stupid ! Retour à la table des matières

On devrait au moins pouvoir espérer faire entendre que les positions nationaliste et « outre-nationaliste » ont chacune des arguments intéressants – avec toutefois pour la première cet avantage d’incorporer immédiatement la question décisive de la souveraineté. Mais il faut bien s’arrêter quelque part après avoir navigué entre elles deux. En l’occurrence à ceci :
Oui, le dépassement des nations actuelles, et la reconstitution de nations – c’est-à-dire de peuples souverains – à des échelles supérieures est une possibilité de l’histoire.
Mais non, il ne réussira pas dans les conditions de l’Europe actuelle – parce qu’il a été engagé sous les pires modalités, vouées à le faire échouer à force de maltraiter les peuples dont on voudrait faire un peuple.
L’alternative est donc la suivante :
— Soit, prolongeant ses tendances présentes, il échouera complètement, et produira son contraire radical, rendant impossible pour longtemps sa propre relance. On pourra le regretter, mais il n’y aura pas lieu d’en faire un drame. L’expérience historique récente, celle du fordisme, a amplement montré la possibilité d’un ordre économique de nations souveraines, dont seul un discours spécialement inepte peut dire qu’elles tomberont dans l’autarcie nord-coréenne si elles ne se livrent pas corps et âme à la mondialisation. Il y a une économie internationale pensable qui ne prend pas la forme de la mondialisation.
Soit on décide d’arrêter le tir tant qu’il est encore temps, sachant que l’explosion financière qui s’annonce autour des défauts publics pourrait bien apporter d’elle-même ses « solutions » : constat d’impossibilité d’une eurozone qui persisterait dans les mêmes principes « allemands » de politique économique, fracture en sous-blocs avec formation d’un groupe non-allemand où la révision profonde du cadre économique, monétaire, financier et bancaire, et l’apaisement des tensions internes qui s’en suivraient, permettraient de mieux repartir vers la formation d’une entité politiquement intégrée, c’est-à-dire vers l’affirmation authentique d’une souveraineté régionale, qui deviendra en fait une souveraineté nationale, mais d’une nouvelle nation, constituée à partir des anciennes.
Ce nouveau peuple souverain se constituerait sur la base d’une organisation économique qui, de fait, aurait mis un terme à la mondialisation financière et, par un protectionnisme ciblé, aux inégalités du libre-échange généralisé, autre manière de dire qu’il aurait démondialisé, et que le dépassement des anciennes nations n’est nullement incompatible avec la démondialisation (laquelle, inversement, n’est nullement vouée à signifier « repli national »). C’est même en fait l’exact contraire ! La démondialisation pourrait bien être la condition nécessaire à la reprise d’un projet outre-national raisonnable, c’est-à-dire régional, et toujours sous la réserve d’une circonscription bien pensée (car on ne fait pas communauté politique avec n’importe qui). Sauf à ce que la gauche critique se mette à avoir peur des mots, il lui faudra bien reconnaître que « démondialisation » est le nom même de la réouverture du jeu, que celui-ci conduise à ré-explorer les possibilités de souveraineté des nations présentes (si aucune autre solution n’est praticable) ou à persister dans l’idée d’un projet outre-national, mais cette fois en poursuivant un objectif fondamentalement politique par des voies politiques – car la production du politique par l’économique, ça ne marche pas. Et dans tous les cas, si vraiment il n’est pas de question plus fondamentale que celle de la souveraineté, et que son oubli est l’assurance des pires catastrophes, alors il est temps de renverser l’adage dont on dit qu’il fit la fortune électorale de Bill Clinton, d’ailleurs mondialisateur patenté et artisan notoire du monde écroulé d’aujourd’hui : it’s the politics, stupid [7] !

Notes

[1] « Et si on commençait la démondialisation financière ? », Le Monde diplomatique, mai 2010.
[2] Jacques Sapir, « S’il faut sortir de l’euro… », document de travail CEMI-EHESS, 6 avril 2011 ; Jacques Nikonoff, Sortons de l’euro. Restituer la souveraineté monétaire au peuple, Mille et Une Nuits, Paris, 2011.
[3] Pour faire référence à l’ouvrage de l’inénarrable Thomas Friedman, La Terre est plate. Une brève histoire du XXIe siècle, Saint-Simon, Paris, 2006.
[4] Comme la Tchécoslovaquie, peut-être bientôt la Belgique.
[5] Voir « Ce n’est pas la Grèce qu’il faut exclure, c’est l’Allemagne ! », La pompe à phynance, 29 mars 2010.
[6] Voir « Sauver les banques, jusqu’à quand ? », La pompe à phynance, 11 mai 2010.
[7] Clinton fit campagne contre le mauvais bilan économique de George H. Bush sur le slogan « it’s the economy, stupid ! » (« C’est l’économie qui compte, imbécile ! »).

http://blog.mondediplo.net/2011-06-13-Qui-a-peur-de-la-demondialisation

À la recherche de la femme idéale… Les stéréotypes de genre et de race dans le commerce de « promises par correspondance »

Gwénola Ricordeau - Genre, sexualité & société - n° 5 | Printemps 2011 : Ailleurs

Cet article explore l’imaginaire érotique des matériaux publicitaires, principalement diffusés sur Internet, des agences qui proposent des « promises par correspondance ». Ces agences s’adressent à des hommes occidentaux souhaitant se marier avec des femmes principalement catégorisées comme « asiatiques », « slaves » ou « africaines ». Le discours proposé aux clients comporte de nombreux préjugés à l’encontre des femmes occidentales et valorise la « soumission » et les « valeurs familiales » des femmes proposées. Les descriptions par les agences de « la » femme « slave », « asiatique » ou « africaine » évoquent généralement leur « sensualité », voire leur « sexualité exotique ». Ainsi, les imaginaires érotiques qu’hébergent « l’Asie », « la Russie » et « l’Afrique » articulent des stéréotypes de genre et de « race ». - Texte 

Gwénola Ricordeau , « À la recherche de la femme idéale… Les stéréotypes de genre et de race dans le commerce de « promises par correspondance » », Genre, sexualité & société [En ligne] , n° 5 | Printemps 2011 , mis en ligne le 01 juin 2011, Consulté le 13 juin 2011. URL : http://gss.revues.org/index1969.html

O ataque contra a força de trabalho

Noam Chomsky

Há uma década, foi cunhada pelos activistas laborais italianos em honra do 1º de Maio uma palavra útil: “precariedade”. Referia-se, de início, à população trabalhadora “à margem”.
Na maior parte do mundo, o dia 1 de Maio é um dia feriado dos trabalhadores internacionais, ligado à amarga luta dos trabalhadores americanos do séc. XIX pela jornada de trabalho de oito horas. O 1º de Maio passado leva-nos a uma sombria reflexão.
Há uma década, foi cunhada pelos activistas laborais italianos em honra do 1º de Maio uma palavra útil: “precariedade”. Referia-se inicialmente à cada vez mais precária existência da gente trabalhadora “à margem” – mulheres, jovens e imigrantes.
Logo de seguida, ela foi alargada e aplicada ao crescente “precariado” no núcleo da força laboral, o “proletariado precário” que sofria os programas de des-sindicalização, flexibilização e desregulação que formam parte do ataque contra a força de trabalho em todo o mundo.
Nessa altura, inclusive na Europa, havia uma preocupação crescente sobre aquilo a que o historiador do trabalho Ronaldo Munck, citando Ulrich Beck, chama a “brasileirização do Ocidente” “… a proliferação do emprego temporário e sem segurança, a descontinuidade e relaxamento das normas nas sociedades ocidentalizadas, que até então tinham sido bastiões do pleno emprego”.
A guerra do Estado e das corporações contra os sindicatos estendeu-se recentemente ao sector público, com legislação proibindo acordos colectivos e outros direitos elementares.
Mesmo no Massachusetts, a Câmara de Representantes favorável aos trabalhadores votou, pouco antes do 1 de Maio, uma acentuada restrição aos direitos dos polícias, dos professores e de outros empregados municipais quanto a negociação sobre a assistência à saúde - assunto crucial nos Estados Unidos, com o seu disfuncional e altamente ineficiente sistema privatizado de cuidados de saúde.
O resto do mundo pode associar o 1 de Maio com a luta dos trabalhadores americanos pelos seus direitos básicos, mas nos Estados Unidos essa solidariedade encontra-se suprimida a favor de um dia feriado reaccionário.
O dia 1 de Maio é o “Dia da Lealdade”, assim designado pelo Congresso em 1958 para a “reafirmação da lealdade aos Estados Unidos e pelo reconhecimento do legado americano de liberdade”.
O presidente Eisenhower proclamou, além disso, que o Dia da Lealdade seja também o Dia da Lei, anualmente reafirmado com o içar da bandeira e a dedicação à “Justiça para Todos”, às “Fundações da Liberdade” e à “Luta pela Justiça”.
O calendário dos Estados Unidos tem o Dia do Trabalho em Setembro, em celebração do regresso ao trabalho depois de férias que são mais curtas que noutros países industrializados.
A ferocidade do ataque contra as forças laborais pela classe dos negócios dos EUA está ilustrada pelo facto de Washington se ter abstido durante 60 anos de ratificar o princípio central da lei internacional do trabalho que garante a liberdade de associação.
O analista de leis Steve Charnovitz chama-lhe o “tratado intocável da política dos Estados Unidos” e observa que nunca houve um debate sobre este assunto.
A indiferença de Washington em relação a algumas convenções apoiadas pela Organização Internacional do Trabalho (OIT) contrasta marcadamente com a sua preocupação em fazer respeitar os direitos das corporações aos preços de monopólio, ocultos sob o manto do “livre comércio”, um dos orwellismos contemporâneos.
Em 2004, a OIT informou que “as inseguranças económica e social multiplicam-se com a globalização e as políticas com ela associadas, à medida que o sistema económico global se tornou mais instável e os trabalhadores suportam uma carga cada vez maior por exemplo através das reformas das pensões e da assistência na saúde”.
É este o que os economistas chamam o período da Grande Moderação, proclamado como “uma das grandes transformações da história moderna”, encabeçada pelos EUA e baseada na “libertação dos mercados” e em particular na “desregulação dos mercados financeiros”.
Este elogio ao estilo americano dos mercados livres foi pronunciado pelo editor do Wall Street Journal, Gerard Baker, em Janeiro de 2007, dois meses apenas antes do sistema se desmoronar e com ele o edifício inteiro da teologia económica sobre o qual estava assente, levando a economia mundial à beira do desastre.
O descalabro deixou os Estados Unidos com níveis de desemprego real comparáveis aos da Grande Depressão e sob muitos aspectos piores ainda, porque debaixo das actuais políticas de quem manda esses empregos não regressarão, como aconteceu com os estímulos governamentais massivos durante a Segunda Guerra Mundial e nas décadas seguintes da “era dourada” do capitalismo estatal
Durante a Grande Moderação, os trabalhadores americanos habituaram-se a uma existência precária. O aumento do precariado americano foi orgulhosamente proclamado como um factor primário da Grande Moderação que produziu um crescimento mais lento, virtual estancamento do rendimento real para a maioria da população e riqueza para além das ambições da avareza para um sector diminuto, uma fracção de um por cento, na maior parte directores executivos, gestores de fundos de cobertura e outros nessa categoria.
O sumo-sacerdote desta economia magnífica foi Alan Greenspan, descrito na imprensa empresarial como “santo” pela sua brilhante condução. Orgulhando-se dos seus êxitos, testemunhou perante o Congresso que eles dependiam de “uma moderação atípica dos aumentos das compensações (que) parece principalmente consequência de uma maior insegurança dos trabalhadores”.
O desastre da Grande Moderação foi resgatado por esforços heróicos do governo para recompensar os seus autores. Neil Barosky, ao renunciar a 30 de Março como inspector-geral do programa de resgate, escreveu um artigo revelador na secção de Op-Ed (colunas de opinião – N.T.) do New York Times acerca de como funcionava o resgate.
Em teoria, o acto legislativo que autorizou o resgate foi um compromisso: as instituições financeiras seriam salvas pelos contribuintes e as vítimas dos seus maus actos seriam compensadas de certa forma através de medidas que protegeriam o valor das casas e preservariam a propriedade das mesmas.
Parte do compromisso foi cumprido: as instituições financeiras foram recompensadas com enorme generosidade por terem causado a crise e perdoadas dos crimes descarados. Mas, o resto do programa desapareceu.
Conforme Barosky escreve: “as execuções hipotecárias continuam a aumentar, com entre 8 e 13 milhões de julgamentos previstos durante a existência do programa”, enquanto “os maiores bancos são 20% maiores do que antes da crise e controlam uma parte maior da nossa economia, como nunca antes. Assumem, logicamente, que o governo os resgatará de novo, se necessário.
De facto, as agências de classificação do crédito incorporam futuros resgates do governo nas suas avaliações dos maiores bancos, exagerando as distorções do mercado que lhes proporcionam uma vantagem injusta sobre as instituições mais pequenas que continuam lutando por sobreviver”.
Em poucas palavras, o programa do presidente Obama foi “uma prenda para os executivos da Wall Street” e um golpe no plexo solar para as suas indefesas vítimas.
O resultado apenas surpreende os que insistem com inalterável ingenuidade no projecto e aplicação da mesma política, particularmente quando o poder económico está altamente concentrado e o capitalismo de Estado entrou numa nova etapa de “destruição criativa”, para usar a famosa frase de Joseph Schumpeter, mas agora com uma diferença: criativa quanto às maneiras de enriquecer e dar mais poder aos ricos e poderosos, deixando o resto livre de sobreviver como puder, enquanto vai celebrando o Dia da Lealdade e da Lei.
Fonte: http://www.ultimasnoticias.com.ve/Opinion-Original/Firmas/Noam-Chomsky/El-ataque-contra-la-fuerza-obrera.aspx
Tradução: Jorge Vasconcelos
http://www.odiario.info/?p=2104
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